Directive retour

par Dorcy Rugamba

Monologue d’un sans grade
Seul dans sa cellule
La veille de son bannissement

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Le soleil sur ma porte frappe le seuil et se brise en morceaux. L’humanité n’est plus de saison, voici messieurs les restes d’une vieille rente tombée en faillite. Tenez – gratos – je vous cède mon nom, ma date de naissance, mon état civil, mes amis mes amours, vos papiers, mes quarante printemps, ma dignité de père de famille et mes dernières illusions. Tenez, prenez mon corps fatigué de courir, jetez-le au loin. J’irai croupir dans l’angle mort de vos maximes, en pur esprit revenu de tout. J’ai échoué à vivre libre, juste comme un homme au milieu des autres, en anonyme, comme n’importe qui. Mais voilà je ne suis pas n’importe qui. Je suis une manne miraculeuse qui fleurit le long des côtes et rapporte gros les soirs de campagne. Je vis sur mes gardes, de toutes les antennes je traque les signes, c’est que la haine est bien rentable. Je me tiens en alerte pour qu’au moindre souffle, au moindre froufrou de voile, au moindre fumet de sa pestilente haleine je m’évapore. Je sais la reconnaître, je pourrai la retrouver d’un seul coup d’œil au milieu d’un troupeau. Je connais désormais toutes ses ruses et les multiples masques qu’elle interchange à loisir. Je connais la grande samaritaine et ses larmes salées, sa main sur le cœur et son immense chagrin – merci. Je connais le tribun à la mode, ses larges épaules et son verbe guerrier qui lui tord la face, le justicier n’est jamais loin, le messie non plus – merci aussi. Merci beaucoup mesdames et messieurs je marche seul désormais, les pieds nus sur la braise. Je tiens à sentir la plaie du siècle sur ma peau, tenez voici mes bras torsadés que la lèpre me couvre. C’est moi qui va pas je sais, c’est mon histoire, c’est ma longue marche à travers les ronces, je me débats depuis tant d’années sur tant de fronts de part et d’autre de la grande mer. J’ai connu la bête vorace aux mains creuses, les couteaux sous la manche, les sabots haut perchés, sa gueule d’amour. Je te connais faucheuse, ton goût immodéré pour le sang et les messes basses.  Je slalome au milieu des effluves, je suis pour la croyance populaire le loup garou qui menace les hameaux. L’insécurité des villes c’est moi, le trou de la sécu aussi, l’insalubrité des grandes artères, le chômage endémique des années nonante ce serait moi également. Voyez, je suis bien mis, les pieds plantés dans la frondaison des âges jadis quand sortant de l’enfance l’homme se dressa sur ses pattes. Va, j’ai la gorge enrouée. Le cœur léger d’une divine. Le soir les serres de la nuit m’apportent une lame et je tranche. Vaillamment je coupe dans le noir et je jette. Cadavre au milieu des ombres j’accouche en silence. Regarde ma main dessine un point, je trace une ligne à l’horizon, le ciel se détache des cimes, la rosée perle en gouttes épaisses, c’est une aube rouge, le petit matin de l’Europe ! Maintenant qu’ils viennent, leurs sangles et leurs baillons, nous irons mes menottes et moi prendre l’avion.

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