Les grands crimes se tiennent par la main

par Dorcy Rugamba

texte paru dans le n 3 de la revue « Intraqu’îlités » consacrée à C. Colomb 

Le 13 Août 2061 un vaisseau spatial décolla du cosmodrome de Baïkonour avec à son bord des spatiotouristes en direction de l’ISS, la station orbitale internationale. Une panne due aux mauvaises conditions climatiques désorienta les outils de navigation et le vaisseau se perdit dans l’univers galactique. Après trois semaines d’errance, le vaisseau échoua sur une planète inconnue de la voie lactée. Les habitants de cette planète rouge que les naufragés prirent tout de suite pour des Martiens, virent en masse, les bras chargés de présents pour offrir la bienvenu à ces êtres étranges tombés du ciel. Au grand étonnement des terriens, les Martiens ne leur manifestèrent aucune forme de méfiance ou d’hostilité. Chose encore plus étrange ces occupants surprise de la voie lactée ne semblaient pas connaître la misère et les privations. Ils vivaient en collectivité, dans une méconnaissance totale de la propriété privée. Pour leurs besoins énergétiques, ils employaient la combustion d’hydrocarbures qui suintaient en abondance du sous-sol de cette étrange planète. Par endroits le pétrole coulait des nappes souterraines telle une eau de source !

Loin de la terre, ces hommes – car il s’agissait visiblement de créatures à forme humaine – avaient développé une toute autre façon de vivre, un tout autre rapport à autrui, une culture originale et une économie viable.

La découverte de cette planète habitée fit l’effet d’une bombe sur la terre. Ainsi donc la science fiction avait raison. Il existait bien quelque part dans l’univers une terre inconnue sur laquelle vivaient une autre espèce d’êtres humains. En l’espace d’un voyage, deux mondes qui avaient vécus jusque là dans l’ignorance l’un de l’autre se rencontraient enfin, et tout naturellement ces inconnus nous tendaient la main, nous souhaitant la bienvenue dans leurs hameaux grands ouverts. A la hâte, on prépara une impressionnante expédition en direction de la planète surprise. On mit sur pied une armada de cinquante vaisseaux spatiaux qui décollèrent simultanément de Baïkonour, de Kourou et de Cap Kennedy, avec à bord six divisions d’hommes en armes, une flotte de bâtiments de guerre équipés d’ogives nucléaires, une escouade de chiens dressés pour la guerre, une commission de grands scientifiques, d’éminents philosophes et des juristes pour statuer s’il s’agissait là de véritables être humains à qui s’applique la charte des droits de l’homme ou si on peut les considérer comme du bétail ou s’ils relèvent de la législation terrienne statuant sur les biens meubles. Dans l’armada, se trouvait également une équipe d’ingénieurs envoyée par les cinq majors de l’industrie pétrolière qui avaient obtenu les licences d’exploitation et l’exclusivité sur l’ensemble des terres pétrolifères de la nouvelle planète. La colonie terrienne se mit tout de suite au travail, les chiens chassaient devant leurs maîtres les misérables Martiens. Il fallait au plus vite dégager du terrain pour les sites de forage dont se disputaient les compagnies. Au bout d’une trentaine d’année le Nouveau monde avait disparu, les habitants y avaient été exterminés à 90 %, les survivants furent réduits en esclavage sinon déportés sur des terres inhospitalières dans des réserves insalubres où les maladies importées de la Terre achevaient de les anéantir à petit feu. La manne pétrolière du Nouveau monde ne fût qu’une malédiction de plus pour la Terre. Elle fit s’affoler une économie déjà ruineuse pour la planète et pour les hommes. L’asservissement des hommes atteignit des proportions dantesques. Favorisée par les traités de libre concurrence, la machine industrielle s’embarqua dans une course effrénée, bientôt apparurent des cataclysmes d’un autre temps, signes d’une lente mais imminente déchéance de la planète Terre !

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Que penserions-nous de notre monde à la veille de notre disparition, si un tel désastre advenait un jour ? Probablement rien qui n’ébranle nos consciences. Une fois passée la divine surprise de la soudaine apparition et de la toute aussi soudaine disparition de ce peuple inconnu, nous porterions aux nues nos illustres conquérants qui ont étendu aussi loin les frontières de notre modèle et ses valeurs cardinales, la liberté, l’humanisme et la démocratie. Les rues de nos villes porteraient leurs noms, leurs visages d’aigles et leurs statues de commodores orneraient les frontons de nos parlements, les plus cruels et les plus sanguinaires d’entre eux auraient une place de choix dans le panthéon de nos héros, dans les films épiques et les jeux vidéos et dans un concert d’auto-célébration nous chanterions à l’unissons l’avènement d’un nouveau monde et le début d’une nouvelle ère.

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En 2004, quand j’ai commencé à écrire la pièce «Bloody Niggers !» qui peut être considérée comme la généalogie du dernier génocide du XXè siècle, en 1994 au Rwanda, je me suis retrouvé, sans avoir anticipé où cela me mènerait, avec une sorte d’épopée macabre qui commence avec le voyage de Christophe Colomb le 3 Août 1492 sur la Santa Maria et sa rencontre plus tard avec les Arawaks dans les Caraïbes. Ce long voyage sur plusieurs siècles m’a mené par trois fois, en Haïti.

Les grands crimes se tiennent par la main, l’un se nourrissant de l’autre. Au Rwanda, le génocide trouve ses racines dans la colonisation qui a succédé à la traite et l’esclavage des Noirs aux Amériques, qui eux mêmes succédaient à l’extermination des Indiens d’Amérique. Voila pourquoi Haiti revient trois fois dans mon récit, comme autant de stations sur un chemin de croix qui lie les crimes contre l’humanité entre eux. Haiti est le lieu de la triple mémoire. Celui du génocides des Indiens d’Amérique,, de l’Esclavage des Noires et des crimes coloniaux.

Extrait de Bloody Niggers

«…En prenant ce raccourci dans le jardin du diable, l’Occident emprunte une longue route pavée de cadavres qui va le mener tout droit jusqu’à la gare d’Auschwitz – Birkenau.
Après les premières manufactures de bétail humain, voici pour la première fois en Occident une usine à produire des cadavres à l’échelle industrielle.
Le bateau négrier dont la cale a été conçue pour transporter x têtes de nègres, empilés comme des harengs, annonçait quatre siècles plus tôt les wagons plombés conçus par Eichmann pour transporter y têtes de Juifs à travers l’Europe.
Le code noir de Colbert annonçait le code de l’Indigénat de Ferry qui annonçait les lois anti-sémites de Vichy. L’extermination des Arawaks, des Sans, des Hereros, de bien d’autres peuples indigènes à travers le monde annonçait l’extermination à venir des Juifs, des Slaves et des Tziganes d’Europe.
L’Occupation de l’Europe de l’Est par les Nazis suit strictement les méthodes de colonisation des peuples indigènes par les nations européennes»

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