dorcy rugamba

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Il y a des sourires dont la grâce parle à l’esprit

                                                                                               Al Mankhol 5 avril 2016

Il est 10 h du matin. Je suis allongé dans une chambre où règne le noir complet. J’ai mal aux yeux, mal au ventre, j’ai la tête qui tourne. J’ai beaucoup trop dormi. Dans la chambre, une télé tourne en boucle sur le scandale du jour « Panama Papers ». Je reconnais la voix nasillarde des speakers de CNN. Un whistleblower a réussi à subtiliser 11 millions de documents d’un cabinet d’avocats pour les balancer aux journaux du monde entier. Je suis probablement dans un Hôtel. Je reconnais toujours les hôtels à l’odeur des draps. Elle est partout la même cette odeur de vinaigre. J’imagine que deux ou trois étages plus bas, un petit déjeuner m’attend. Du café, du jus, des oeufs brouillés, du bacon, des saucisses, des haricots, des fruits, du yaourt, une ou deux viennoiseries, le menu habituel.  Cette fois, je ne sais pas où je suis. Je suis à moitié éveillé et ne retrouve toujours pas mes esprits. Je me lève pour ouvrir les rideaux et là, derrière la vitre, la ville la plus folle jamais vue. Une ville irréelle. Aussi folle et irréelle qu’une maquette en 3D.

Dehors, la lumière est blanche et aveuglante. Il y a des enseignes partout. Toutes les marques du monde représentées. Il y a beaucoup d’ Indiens et de Chinois en uniforme derrière les comptoirs. Ils ont plutôt l’air philippin les Chinois d’ici. Un homme passe en djellaba blanche, un keffieh blanc sur la tête et des sandales blanches aux pieds. En fouillant dans mes affaires, je tombe sur le nom d’Adanetch K. Ca y est, tout me revient ! Je suis dans le studio 105 du London Creek Hotel situé à l’angle de Kuwait Street et la 19è rue, à 10 m du Burjman Shopping Mall dans le quartier Al Mankhol, à Dubaï City aux Emirats Arabes Unis. Je suis arrivé hier soir d’Addis Abeba dans un vol Emirates. A part mon sac de cabine, dans lequel se trouve mon ordinateur et quelques documents, je n’ai rien d’autre sur moi. Pas de bagages, pas d’habits de rechange ni de trousse de toilette. Je ne peux me brosser les dents ni changer de sous-vêtements. J’ai quitté Kigali hier pour aller à Bruxelles et j’ai atterri dans le Golfe persique ! Je suis attendu demain soir à Paris pour une première à Theatre Ouvert. Personne au monde ne sait que je me trouve ici dans cette chambre, dans cette ville et dans ce pays. S’il m’arrivait un malheur, personne n’aurait le cerveau assez dérangé pour rechercher ma trace en Asie.  Maintenant me voici assis dans un car de touristes, derrière un guide indien qui ressemble à s’y méprendre au Super Mario de Nintendo. Il nous raconte, dans un sabir anglais, la construction de cette ville-mall en plein désert. J’ai été tout à l’heure m’acheter des fringues au Burjman et pris quelques courses au Spinneys, le plus naturellement du monde, comme si je vivais ici depuis toujours. Tous les malls du monde se ressemblent. Les mêmes produits, les mêmes promos, les mêmes caissières et les mêmes caddies. J’exécute la chorée habituelle. J’entre, je roule ma brouette, je slalome entre les rayons, j’attrape deux trois bricoles, je fais la queue, je tape mon code et zou ! Pas besoin de connaître la langue locale, les algorithmes suffisent. Je me tais, ils se taisent, je tend, ils encodent, ils tendent, j’encode, ça bipe, deal ! J’ai croisé dans la rue des Africains. Des hôtesses de Qatar Airways, des vendeuses de smartphones et des hommes d’affaires. Nous nous sommes échangés salutations et sourires implicites comme s’il y avait un pacte secret entre nous. Un ange passe. J’ai pris des photos. Dont un selfie devant une enseigne qui vend du champagne et du caviar dans un kiosque. C’est aussi cela Dubaï. La police roule en Ferrari, en Lamborghini, en Aston Martin, en Bugatti, dans les voitures les plus chères au monde et on peut y bouffer du caviar Almas en sifflant un magnum de Dom Pérignon de la même manière qu’on s’envoie un kebab. En tongues, bêtement accoudé sur le guichet d’un kiosque de gare.  Dépouillés du pouvoir symbolique dont ils sont investis ailleurs, tous ces bibelots du fétichisme occidental ne sont ici que de simples « goods » !

Parfois, par intervalles réguliers, mon corps s’échappe. Je me mets alors en retrait, en spectateur et le regarde. C’est ce qui m’est arrivé la veille à Addis Abeba. Mon vol pour Bruxelles ayant été ajourné pour raison d’attentat à l’aéroport de Zaventem, je cherchais un autre vol pour arriver directement à Paris.  Je commençais à désespérer, quand je vis au loin une femme me faire signe. C’était une dame d’un certain âge vêtue du tailleur vert impérial des hôtesses d’Ethiopian Airlines. Elle s’exprimait doucement dans un français soigné. Responsable d’un petit guichet d’information planté au milieu de l’allée centrale, elle avait fini sa journée et s’apprêtait à rentrer chez elle. Elle resta cependant pour m’aider à trouver un vol pour la France. La navette qui devait la ramener en ville partit sans elle. « Ce n’est pas grave, me dit-elle, je pendrai un taxi, mais je ne peux partir sans trouver de solution pour vous car je ne reviens plus l’après midi et je dois vous aider ».  Ces mots « je dois vous aider » me laissèrent songeur. De quel devoir parlait-elle ? Elle descendit à plusieurs reprises en boitant du pied gauche au bureau d’Ethiopian Airlines au sous-sol pour prendre des renseignements. C’était une femme bien portante et sa démarche pénible rendait ses allers-retours encore plus éprouvants. Elle appela de son téléphone personnel toutes les agences de voyage à Addis et finit par me trouver un vol Emirates pour Dubaï et de là, je pouvais prendre un autre vol pour Paris le lendemain. Emirates n’avait pas d’agence dans l’aéroport même. Comme je ne pouvais sortir du transit, elle se proposa d’aller acheter le billet à ma place. Elle me demanda de mettre l’argent dans une enveloppe. C’était une certaine somme et cette somme était tout ce que j’avais sur moi. Mon coeur se mit à battre très fort. Et si elle ne revenait pas ? Elle avait fini son service, rien ne la retenait plus dans cet aéroport, personne d’autre n’était témoin de notre conversation, dois je lui demander de signer un reçu ? Une copie de sa carte d’identité ? Misère, ce serait indécent de demander de telles garanties à une personne aussi secourable qui offre gratuitement son aide.  Et si j’étais en train de me faire plumer comme un pigeon ? Adanetch se tenait debout devant moi et attendait. Il ne me restait qu’une fraction de seconde pour me décider avant que ne s’installe un moment d’embarras entre nous. A cet instant précis mon bras se dissocia et lui tendit l’enveloppe dans un geste franc et chaleureux. Je me suis vu lui tendre la somme comme un automate. J’étais à la fois horrifié et fasciné par ma propre candeur. Par moments, je sens encore battre le coeur de l’enfant gâté que je fus jadis, qui pour n’avoir connu ni la faim ni les privations, n’a développé aucun mécanisme de défense. Je l’entendis me dire cet enfant,  dans un murmure, alors que j’hésitais : « N’aie pas peur, fais confiance ».

J’ai eu largement le temps de méditer sur la confiance pendant que je voyais Adanetch K sortir en boitant de l’aéroport Bole d’Addis Abeba, emportant, dans son sac à main, tous mes moyens de survie dans cet aéroport inhospitalier où je ne connaissais personne. Je suis resté interdit pendant un moment, hypnotisé par le sas de sortie où sa silhouette s’était évanouie dans un halo de lumière. J’eus largement le temps de ressasser mille et une fois cette voix juvénile qui m’avait poussé à faire un saut dans le vide.

Il me prend souvent l’envie de l’étouffer cette voix. Toujours dans les mêmes circonstances. Comme lors d’un précédent séjour en Ethiopie où je m’étais fait avoir dans un faubourg d’Addis Abeba. Quand m’arrive ce genre d’embrouille, je passe des mois à ruminer le même mantra. Je vais m’endurcir le coeur et le rendre imperméable. Je vais sculpter sur mon visage un masque impassible et me tailler dans le creux des yeux le regard perçant d’un aigle.  Au bout d’un temps, l’enfant refait surface comme une fêlure de la conscience ou une idée des hommes dont je n’arrive pas à me libérer. Malgré l’uniformité du monde et les menaces innombrables que cette époque ne cesse de brandir, j’éprouve souvent un besoin irrépressible de faire confiance à des inconnus croisés au détour d’un chemin.

C’est le cas d’Adanetch K, femme d’une cinquantaine d’années, qui s’occupe dans l’aéroport Bole d’Addis Abeba du service clients. Plus précisément de l’information dans cet aéroport régional qui ressemble de plus en plus à un caravansérail. Des marchands africains y croisent des pèlerins arabes au milieu d’une foule de Chinois venus faire des affaires en Afrique. Adanetch parle la langue de chacun d’entre eux. Elle trône au milieu de l’allée centrale derrière un guichet minuscule. De ses grands yeux, elle observe la cohue. C’est une femme digne avec un air de Joconde blessée, marquée au visage par des traces de brûlure qu’elle dissimule sous une couche de fard et beaucoup de mascara. Quand je l’ai rencontrée, elle venait de perdre ses deux frères. De mort violente. L’un par accident, l’autre d’un coup de couteau. Elle n’a pas pu s’en remettre. C’est pour ça, par réaction au choc émotionnel, qu’elle développait des plaques de brûlure au visage. Son grand frère, celui dont elle était la plus proche, a été attaqué par des brigands, il est mort à l’hôpital. Adanetch pleurait à chaudes larmes en parlant de son frère : « C’était un homme brillant et bon, il aimait les gens. Il était médecin aux Etats-Unis. On l’a tué pour lui voler un téléphone. A sa mort, je l’ai enterré ici à Addis Abeba. J’ai acheté une tombe à côté de la sienne où j’irai reposer à la fin de mes jours ».

Adanetch est un passeur dans les limbes du caravansérail Bole d’Addis-Abeba. Tous les jours un monde fou passe sous ses yeux. Les voyageurs sont pressés, ils se bousculent. Attentive, Adanetch repère les âmes errantes et leur fait un signe amical de la main. Elle s’occupe d’eux. Elle prend leur problème et en fait une affaire personnelle. C’est une personne dont l’âme est transparente, dans les mains de qui on a envie de s’abandonner. Pendant les 3 heures que j’ai passées à discuter avec elle, elle a arrêté tous les  Africains qui passaient à côté de son guichet. Tous sans exception. Pour les supplier d’aider une femme nigériane assise trois mètres plus loin sur un banc. « S’il vous plait, c’est une mère de famille. Elle est africaine comme nous, aidez-là s’il vous plait. Elle n’a plus de billet retour, elle a besoin de six cents dollars pour retourner à Lagos. Ca fait une semaine qu’elle est ici dans cet aéroport, sans aucune possibilité de renter chez elle retrouver sa famille, s’il vous plait, s’il vous plait ! » La Nigériane était là, impassible, ne prêtant aucune attention aux discussions la concernant. Elle n’affichait aucune expression sur le visage comme si tout cela finalement ne la concernait plus. Ce n’était plus son affaire, mais celle d’Adanetch. Je ne sais pas combien de temps cette femme passera dans les limbes. Ce qui est sûr, qu’il vente ou qu’il neige, que cela prenne un jour de plus ou un année à supplier l’Afrique entière, Adanetch K ne la lâchera pas. Elle continuera d’arrêter tous les Africains qui passeront devant son guichet pour les supplier de considérer le sort de leur soeur avec un peu plus d’humanité. Elle continuera d’essuyer refus sur refus mais elle ne baissera pas les bras. Si personne ne répond à son appel, sa santé se détériorera, sa peau se couvrira de brûlures de plus en plus profondes jusqu’à ce qu’elle en meure un jour parce qu’elle est incapable de vivre dans l’indifférence comme tout le monde, à côté d’une telle souffrance, et poursuivre sa route.

Adanetch réapparut comme elle était partie. Son visage se découpa dans la lumière douce de l’après-midi, irradié par un sourire victorieux. Elle arriva en brandissant triomphalement mon billet d’avion comme un trophée.

J’ai croisé beaucoup d’anges gardiens dans ma vie, dans les endroits les plus improbables du globe. Beaucoup d’entre eux étaient des femmes de tous les âges, d’autres étaient des hommes de la même trempe.  Pour certains, ce fût en des circonstances si particulières que si ma route n’avait croisé la leur, la mienne aurait pris un cours tragique. J’ai gardé les noms de certains d’entre eux mais pour la plupart, je ne sais rien de leur vie, leur foi, leur drame, ce qui les rend si attentifs à l’autre ni ce qui les motive vraiment. Pour quelle raison se sentent-ils concernés par autrui au point de porter sa croix sur leurs épaules ? Pourquoi ? Pourquoi lui ai-je demandé ? Pourquoi faites-vous tout ça Madame K ? Qu’est ce qui vous anime ? Etes-vous croyante ? La question la prit de court, elle n’avait pas de réponse toute faite à me donner. Je fus surpris moi-même en la posant, comme si j’avais oublié l’espace d’un instant que j’étais un mécréant. Comme si le Dieu de mon enfance était toujours vivant, tapi au fond de la conscience, comme ultime explication au mystère infini de la grâce.

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En attendant Dieu

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Diallobe

Nous voici de nouveau dans l’arène. Ensemble, comme hier je ne sais plus combien de centaines de fois. La scène est là, étale sous nos pieds, au dessus de nos têtes les mêmes feux baignent nos rires, nos colères, nos moments de grâce. C’est une aurore sur nos épaules, le temps de tirer un portrait du siècle et c’est déjà la nuit. Qu’avons nous compris de ce monde qui grince de partout. Pour l’instant, je me contente de savoir que je te connais. Je regarde le Senegal à travers tes yeux. Je ris et je chante dans ta tête. Je parle de Dakar où je n’ai pas vécu. Mais je viens souvent dans ce pays me ressourcer. Dans ta famille, avec tes camarades d’enfance, avec tes acteurs nos amis. J’ai pris l’habitude grossière de m’y sentir chez moi. J’abuse de l’accueil et de l’hospitalité de mes hôtes. Je m’oublie, je baisse la garde.  Les maisons sont béantes, ouvertes aux quatre vents, au voisin qu’on arrête dans la rue pour lui passer un verre de thé avant de le laisser poursuivre. Personne ici ne pense engager un gardien pour veiller sur son sommeil. Il n’y a pas de murs forteresses pour isoler les demeures des regards indiscrets. Je ne sais pas dans quelle mesure les Sénégalais savent qu’ils sont un peuple épargné. Il y a dans les familles des grands et des arrières grands parents. C’est presque choquant !

Je suis revenu ici après ton départ pour finir ton chantier. J’y suis allé, pour ne pas réfléchir, en me jetant dans la glaise à corps perdu. La route est longue, semée d’embûches, il faut se casser en deux, se faire une violence inouïe, entrer par effraction à l’intérieur de soi, vaincre la fatigue et l’excitation. Se maintenir éveillé jour et nuit, pour tout saisir, tout questionner, attraper les fulgurances à la volée. Regarder  les acteurs, les comprendre, les surprendre dans leurs moments privés quand l’enfant enfoui s’éveille et se met à jouer pour de vrai. Deviner le chemin intérieur de chacun, écouter, apprendre, tout réapprendre comme au commencement du monde, se laisser attraper par la main, rire et  pleurer ensemble. Battre les corps comme du grain sur la meule, parfois ça saigne, les blessures remontent à la surface, alors on arrête, on laisse couler. On s’embrasse et on repart au front les poings serrés.  Par stations, on invite les convives, pour servir le pain frais de la forge.

Le théâtre est un art éphémère. C’est sa force et sa beauté. Notre oeuvre ne nous survivra pas, nous le savons. Nous avons choisi de planter des fleurs pour exister. Qui fanent aussitôt épanouies. Nos oeuvres d’art ont cette singularité. On ne peut les clouer sur un mur, ni les offrir en cadeau sur le pied d’un sapin. La colère biblique de Bloody s’est tue. Je ne te verrai plus monter et descendre cet everest des mots, armé d’un verbe acéré comme un glaive. Le pilon ne mord plus la terre. Nos costumes et nos personnages ont achevé leur route quelque part derrière les pendrillons d’un théâtre. J’ai fait les comptes après ton départ. Seize ans à cheminer ensemble sur tous les continents, sur cette terre d’Afrique et dans ses bastions d’outre mer. A chercher des réponses que nous n’avons pas trouvées. Dans la Caraïbe chez Césaire d’où nous sommes toujours partis et toujours revenus. Que restera t’il de nos jeunes années ? Aucune idée ! Me voici donc à l’âge de transmettre sans savoir quoi dire aux jeunes générations. Si ce n’est qu’il faut aimer la bagarre. Pour l’instant c’est tout ce que je peux dire de toi. J’affinerai demain. Quelque chose demeure, dont les contours m’échappent. Nous en reparlerons.

Pour le moment, il faut parler du Senegal. Non, de l’Afrique ! Parler de l’Afrique est aussi risqué que de traverser un champ de mines. Il faut slalomer. Il y a des pièges partout. Ca m’empêche de dormir. Dans mes insomnies j’ai découvert un écrivain de notre génération. J’ai vu l’homme, c’est un sage. C’est à dire un homme de son temps. Pas un mage retiré à l’écart du monde. Il éclaire la spiritualité des temps présents. Il s’appelle Felwine. Voici ce qu’il dit de l’art et de l’Afrique et du risque que prennent les artistes à donner de ce continent une image implacable  » ..Singhiam ne s’était jamais reconnu dans ce misérabilisme et ce catastrophisme dépeignant l’Afrique comme un bloc monolithique, réservoir de toutes les misères du monde. Il ne s’agissait pas de nier les difficultés réelles que ces peuples courageux et d’une noblesse rare s’employaient  à surmonter. Mais il y avait quelque chose de rassurant à dépeindre les autres ainsi. A ne les voir qu’à travers leurs plaies. L’autre souvent nous définit par antinomie. Ses misères nous révèlent nos grâces, que nos yeux trop habitués ne voient plus. Quel meilleur antidépresseur ! Un petit coup de blues et voila qu’un reportage sur le Liberia vous révèle la paix, la sécurité et le confort dont vous jouissez ; la qualité et la grande capacité d’organisation de votre société, à laquelle bien sûr vous avez contribué ! Et Chlak vous jetez votre boite de prozac par dessus bord… La complexité, c’est dur ! C’est notre travail ! Remuer les fantasmes et les peurs, c’est facile, on le sait et ça rapporte. ..Un certain Stephen Smith pour avoir compilé une série de catastrophes africaines agrémentées de chiffres alarmants, le tout courroné par un titre choc « Négrologie » a obtenu succès et prix littéraires…Certains écrivains africains ayant traité des maux de ce continent se virent pris au piège. Celui de ne plus pouvoir évoquer l’autre face de la pièce : la Vie. »

Comme tu vois, l’angle de tir est aussi tenu que le chas d’une aiguille. Alors souhaite nous bonne merde

 

A quoi servent les navets ?

« Les hommes, en général, jugent par leurs yeux que par leurs mains, tout étant à portée de voir, et peu de toucher » Machiavel in Le Prince

 

Bien avant l’avènement de la photo, du cinéma, de la télé, des jeux vidéos et d’internet, Machiavel avait anticipé le pouvoir subliminal des images. Aujourd’hui avec l’omniprésence des médias, les clercs pour endoctriner les masses n’ont plus besoin de grimoires hermétiques, de brandir des menaces ou de promettre le grand soir. Il leur suffit d’exposer à la vue.

J’ai appris un jour dans les rues de Berlin Est,  que le rouge vif était sous la RDA une couleur officielle, chasse gardée de l’Etat. Lui seul pouvait en badigeonner les bâtiments, le peindre en tableau ou en frapper les bannières. Le Rouge était le symbole vigoureux de la Révolution bolchévique. Ironie de l’histoire, de l’autre côté du mur, le Rouge était la couleur par excellence de l’icône la plus honnie de l’ennemi impérialiste, Coca-Cola ! Des deux côtés du rideau de fer, le capitalisme triomphant et le communisme victorieux se disputaient le Rouge sang. La guerre froide était aussi une guerre d’images. Mais bien avant la chute du mur, l’Ouest avait déjà gagné le match visuel. Aux couleurs ternes de la pravda, les magazines occidentaux  (Vogue, Life, Forbes..) opposaient un carnaval d’images glamours, alliant – pour reprendre la fameuse devise de Paris Match – le poids des mots aux choc des photos. Nul n’ignore les couleurs de l’arcanciel dont se pare le rêve américain, que les médias mainstream exportent en technicolor aux quatre coins de la planète.

Le vrai pouvoir du libéralisme, son magistère, se trouve entre les mains d’Hollywood et de la Silicon valley. Les clercs y officient dans les studios de la MGM, sur CNN, Al Jazira, sur Google, Netflix et Instagram. Sur tous les canaux planétaires du multimédia, d’où ils dispensent la bonne image. Un de ces gourous, Patrick Le Lay, alors patron de Tf1, se laissa aller, dans un moment d’abandon à cette confidence   » Ce que nous vendons à Coca-cola c’est du temps de cerveau disponible« . Par quel moyen donc les programmes de divertissement dont on entoure l’encart publicitaire de coca-cola –  consommez –  travaillent les cerveaux à s’y soumettre. L’intertainment, censé disponibiliser, pour les annonceurs,  le cerveau des téléspectateurs, même quand il est confondant de bêtise, n’est jamais vide de sens. Un programme nul n’existe pas. Bien plus subtils que les slogans, les programmes de divertissement marquent l’esprit de façon plus structurel.

La génération 2.0, la plus informée de toute l’histoire, qui subit à travers ses gimmicks électroniques un matraquage médiatique sans précédent, peut ignorer totalement le sort des Rohingyas, actuellement le peuple le plus persécuté du monde, mais elle connait par cœur les frasques du Gotha mondial. Ils peuvent citer de mémoire les derniers épisodes de la vie de Jayz, de Lady Gaga, de Beyoncé, de Messi ou Ronaldo, de toutes les icônes du consumérisme dont les télés et les tabloïdes leur narrent le moindre éternuement. Les écrans débordent en continu de soap-opéras et de telenovelas aussi creux que soporifiques. Mais cet univers aseptisé sans éclaboussures où tous les gens sont beaux et jouent en bourse, où les policiers sont tous sympas, dans lequel on ne peut entrevoir le moindre clochard, fascine ! C’est le monde des winners, le monde merveilleux des buveurs de coca  !

La réussite est rouge comme une Ferrari, elle est blanche comme une villa de Marbella, noire comme un smoking mais surtout, elle est verte comme le dollar ! De même, avons nous la sourde croyance – credo –  que les paysages enneigés représentent naturellement la démocratie, les dunes de sable la barbarie et les champs de bananiers l’autocratie. La démocratie c’est le skyline de New York. La fresque immortelle de la cité sainte, Gotham City, la Grosse Pomme ! Nous connaissons cette baie sous tous les angles par lesquels le soleil l’illumine. Elle symbolise pour tous la LIBERTE, raison pour laquelle le 11 septembre était un crime sacrilège. Bien plus qu’Hiroshima et Falloujah qui picturalement n’existent pas, le spectacle du skyline édenté de New-york illustre dans nos esprits cathodiques, la sauvagerie, le culot et la nature ignoble de l’être humain. Le World Trade Center était le pommier du paradis, Ben Laden, un vilain serpent !

Directive retour

Monologue d’un sans grade
Seul dans sa cellule
La veille de son bannissement

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Le soleil sur ma porte frappe le seuil et se brise en morceaux. L’humanité n’est plus de saison, voici messieurs les restes d’une vieille rente tombée en faillite. Tenez – gratos – je vous cède mon nom, ma date de naissance, mon état civil, mes amis mes amours, vos papiers, mes quarante printemps, ma dignité de père de famille et mes dernières illusions. Tenez, prenez mon corps fatigué de courir, jetez-le au loin. J’irai croupir dans l’angle mort de vos maximes, en pur esprit revenu de tout. J’ai échoué à vivre libre, juste comme un homme au milieu des autres, en anonyme, comme n’importe qui. Mais voilà je ne suis pas n’importe qui. Je suis une manne miraculeuse qui fleurit le long des côtes et rapporte gros les soirs de campagne. Je vis sur mes gardes, de toutes les antennes je traque les signes, c’est que la haine est bien rentable. Je me tiens en alerte pour qu’au moindre souffle, au moindre froufrou de voile, au moindre fumet de sa pestilente haleine je m’évapore. Je sais la reconnaître, je pourrai la retrouver d’un seul coup d’œil au milieu d’un troupeau. Je connais désormais toutes ses ruses et les multiples masques qu’elle interchange à loisir. Je connais la grande samaritaine et ses larmes salées, sa main sur le cœur et son immense chagrin – merci. Je connais le tribun à la mode, ses larges épaules et son verbe guerrier qui lui tord la face, le justicier n’est jamais loin, le messie non plus – merci aussi. Merci beaucoup mesdames et messieurs je marche seul désormais, les pieds nus sur la braise. Je tiens à sentir la plaie du siècle sur ma peau, tenez voici mes bras torsadés que la lèpre me couvre. C’est moi qui va pas je sais, c’est mon histoire, c’est ma longue marche à travers les ronces, je me débats depuis tant d’années sur tant de fronts de part et d’autre de la grande mer. J’ai connu la bête vorace aux mains creuses, les couteaux sous la manche, les sabots haut perchés, sa gueule d’amour. Je te connais faucheuse, ton goût immodéré pour le sang et les messes basses.  Je slalome au milieu des effluves, je suis pour la croyance populaire le loup garou qui menace les hameaux. L’insécurité des villes c’est moi, le trou de la sécu aussi, l’insalubrité des grandes artères, le chômage endémique des années nonante ce serait moi également. Voyez, je suis bien mis, les pieds plantés dans la frondaison des âges jadis quand sortant de l’enfance l’homme se dressa sur ses pattes. Va, j’ai la gorge enrouée. Le cœur léger d’une divine. Le soir les serres de la nuit m’apportent une lame et je tranche. Vaillamment je coupe dans le noir et je jette. Cadavre au milieu des ombres j’accouche en silence. Regarde ma main dessine un point, je trace une ligne à l’horizon, le ciel se détache des cimes, la rosée perle en gouttes épaisses, c’est une aube rouge, le petit matin de l’Europe ! Maintenant qu’ils viennent, leurs sangles et leurs baillons, nous irons mes menottes et moi prendre l’avion.

Les grands crimes se tiennent par la main

texte paru dans le n 3 de la revue « Intraqu’îlités » consacrée à C. Colomb 

Le 13 Août 2061 un vaisseau spatial décolla du cosmodrome de Baïkonour avec à son bord des spatiotouristes en direction de l’ISS, la station orbitale internationale. Une panne due aux mauvaises conditions climatiques désorienta les outils de navigation et le vaisseau se perdit dans l’univers galactique. Après trois semaines d’errance, le vaisseau échoua sur une planète inconnue de la voie lactée. Les habitants de cette planète rouge que les naufragés prirent tout de suite pour des Martiens, virent en masse, les bras chargés de présents pour offrir la bienvenu à ces êtres étranges tombés du ciel. Au grand étonnement des terriens, les Martiens ne leur manifestèrent aucune forme de méfiance ou d’hostilité. Chose encore plus étrange ces occupants surprise de la voie lactée ne semblaient pas connaître la misère et les privations. Ils vivaient en collectivité, dans une méconnaissance totale de la propriété privée. Pour leurs besoins énergétiques, ils employaient la combustion d’hydrocarbures qui suintaient en abondance du sous-sol de cette étrange planète. Par endroits le pétrole coulait des nappes souterraines telle une eau de source !

Loin de la terre, ces hommes – car il s’agissait visiblement de créatures à forme humaine – avaient développé une toute autre façon de vivre, un tout autre rapport à autrui, une culture originale et une économie viable.

La découverte de cette planète habitée fit l’effet d’une bombe sur la terre. Ainsi donc la science fiction avait raison. Il existait bien quelque part dans l’univers une terre inconnue sur laquelle vivaient une autre espèce d’êtres humains. En l’espace d’un voyage, deux mondes qui avaient vécus jusque là dans l’ignorance l’un de l’autre se rencontraient enfin, et tout naturellement ces inconnus nous tendaient la main, nous souhaitant la bienvenue dans leurs hameaux grands ouverts. A la hâte, on prépara une impressionnante expédition en direction de la planète surprise. On mit sur pied une armada de cinquante vaisseaux spatiaux qui décollèrent simultanément de Baïkonour, de Kourou et de Cap Kennedy, avec à bord six divisions d’hommes en armes, une flotte de bâtiments de guerre équipés d’ogives nucléaires, une escouade de chiens dressés pour la guerre, une commission de grands scientifiques, d’éminents philosophes et des juristes pour statuer s’il s’agissait là de véritables être humains à qui s’applique la charte des droits de l’homme ou si on peut les considérer comme du bétail ou s’ils relèvent de la législation terrienne statuant sur les biens meubles. Dans l’armada, se trouvait également une équipe d’ingénieurs envoyée par les cinq majors de l’industrie pétrolière qui avaient obtenu les licences d’exploitation et l’exclusivité sur l’ensemble des terres pétrolifères de la nouvelle planète. La colonie terrienne se mit tout de suite au travail, les chiens chassaient devant leurs maîtres les misérables Martiens. Il fallait au plus vite dégager du terrain pour les sites de forage dont se disputaient les compagnies. Au bout d’une trentaine d’année le Nouveau monde avait disparu, les habitants y avaient été exterminés à 90 %, les survivants furent réduits en esclavage sinon déportés sur des terres inhospitalières dans des réserves insalubres où les maladies importées de la Terre achevaient de les anéantir à petit feu. La manne pétrolière du Nouveau monde ne fût qu’une malédiction de plus pour la Terre. Elle fit s’affoler une économie déjà ruineuse pour la planète et pour les hommes. L’asservissement des hommes atteignit des proportions dantesques. Favorisée par les traités de libre concurrence, la machine industrielle s’embarqua dans une course effrénée, bientôt apparurent des cataclysmes d’un autre temps, signes d’une lente mais imminente déchéance de la planète Terre !

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Que penserions-nous de notre monde à la veille de notre disparition, si un tel désastre advenait un jour ? Probablement rien qui n’ébranle nos consciences. Une fois passée la divine surprise de la soudaine apparition et de la toute aussi soudaine disparition de ce peuple inconnu, nous porterions aux nues nos illustres conquérants qui ont étendu aussi loin les frontières de notre modèle et ses valeurs cardinales, la liberté, l’humanisme et la démocratie. Les rues de nos villes porteraient leurs noms, leurs visages d’aigles et leurs statues de commodores orneraient les frontons de nos parlements, les plus cruels et les plus sanguinaires d’entre eux auraient une place de choix dans le panthéon de nos héros, dans les films épiques et les jeux vidéos et dans un concert d’auto-célébration nous chanterions à l’unissons l’avènement d’un nouveau monde et le début d’une nouvelle ère.

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En 2004, quand j’ai commencé à écrire la pièce «Bloody Niggers !» qui peut être considérée comme la généalogie du dernier génocide du XXè siècle, en 1994 au Rwanda, je me suis retrouvé, sans avoir anticipé où cela me mènerait, avec une sorte d’épopée macabre qui commence avec le voyage de Christophe Colomb le 3 Août 1492 sur la Santa Maria et sa rencontre plus tard avec les Arawaks dans les Caraïbes. Ce long voyage sur plusieurs siècles m’a mené par trois fois, en Haïti.

Les grands crimes se tiennent par la main, l’un se nourrissant de l’autre. Au Rwanda, le génocide trouve ses racines dans la colonisation qui a succédé à la traite et l’esclavage des Noirs aux Amériques, qui eux mêmes succédaient à l’extermination des Indiens d’Amérique. Voila pourquoi Haiti revient trois fois dans mon récit, comme autant de stations sur un chemin de croix qui lie les crimes contre l’humanité entre eux. Haiti est le lieu de la triple mémoire. Celui du génocides des Indiens d’Amérique,, de l’Esclavage des Noires et des crimes coloniaux.

Extrait de Bloody Niggers

«…En prenant ce raccourci dans le jardin du diable, l’Occident emprunte une longue route pavée de cadavres qui va le mener tout droit jusqu’à la gare d’Auschwitz – Birkenau.
Après les premières manufactures de bétail humain, voici pour la première fois en Occident une usine à produire des cadavres à l’échelle industrielle.
Le bateau négrier dont la cale a été conçue pour transporter x têtes de nègres, empilés comme des harengs, annonçait quatre siècles plus tôt les wagons plombés conçus par Eichmann pour transporter y têtes de Juifs à travers l’Europe.
Le code noir de Colbert annonçait le code de l’Indigénat de Ferry qui annonçait les lois anti-sémites de Vichy. L’extermination des Arawaks, des Sans, des Hereros, de bien d’autres peuples indigènes à travers le monde annonçait l’extermination à venir des Juifs, des Slaves et des Tziganes d’Europe.
L’Occupation de l’Europe de l’Est par les Nazis suit strictement les méthodes de colonisation des peuples indigènes par les nations européennes»

Et si on interdisait les femmes dans l’espace public ?

 

Après avoir été plébiscitée par le Parlement, l’Uganda a adopté le 18 février une loi dite «anti-pornographie» qui prohibe le port de vêtements indécents. Pour reprendre la définition du Ministre de l’éthique et de l’intégrité, le Révérend Père Simon Lokodo, il s’agit de toute tenue susceptible d’irriter le regard d’autrui ou de l’exciter sexuellement.

On comprend toute l’urgence de la loi à la lumière des propos tenus dans les médias par le très éthique Père Lokodo, éminent théologien, diplômé de l’Université Urbaniana de Rome, pour qui «le viol des jeunes filles par des hommes est plus naturel que les relations consentantes entre personnes de même sexe»  voila !

Depuis, dans un climat de chasse aux sorcières, de drôles de gardiens de la morale, traquent les femmes qui osent la minijupe pour leur signifier ce qu’il en coûte d’agresser visuellement son prochain. Mission d’intérêt national dont ils s’acquittent avec beaucoup de courage, il faut reconnaître. Comme tout le monde sait, l’Ougandaise est une redoutable karatéka. Il faut au moins dix gaillards bien bâtis, qui n’ont pas peur de prendre un coup de sac sur le front, pour la coincer dans une impasse et la déshabiller en public.

Naturellement, cette histoire de décence ne nous concerne pas. Je veux dire, nous les hommes. Nous pouvons toujours faire du safari en short dans le pays de la grue couronnée, et nous balader topless sur la plage sans que le ciel nous tombe sur la tête. Les Jeunes peuvent toujours porter ce pantalon d’un goût douteux, qu’on appelle Baggy, dont le principe est d’étaler les fesses à l’air libre. C’est très laid, certes, mais le corps d’un homme est innocent par nature. Sauf quand il se prend pour une femme évidemment !

Le problème c’est la femme. C’est son corps dont la vision peut réveiller le diable qui sommeille en chacun de nous. Mais quitte à sexualiser le corps des femmes, Révérend Père, Honorables députés,  pourquoi faire une fixation sur la minijupe ? Il est vrai qu’un beau galbe peut tourner les sangs d’un honnête homme, mais il n’y a pas que les jambes et les seins Révérend, regardez bien. Tout est troublant chez  une femme. Les bras, les mains, la nuque, le lobe des oreilles, tout. Et ces yeux de biche qui brillent de mille flammes, qu’elles cerclent de mascara pour nous envouter ? N’y a t-il pas là matière à légiférer ? Allez-vous les laisser nous allumer du regard en toute impunité ? Et cette bouche gourmande, aux lèvres pulpeuses et ourlées Messieurs les députés  ? Comment ne pas y penser une seule seconde devant une provocation aussi manifeste ? Ne faut-il pas mettre également ces jolis minois à l’abri des regards indiscrets ? Leur mettre un masque ? Ou une cagoule ? Aller au bout de la logique comme les Talibans, tout cacher. Car tout est beau, désirable, une simple mèche de cheveu peut incendier une ville. Tout couvrir de la tête aux pieds, les chausser jusqu’aux genoux, les ganter jusqu’à la garde comme à l’époque victorienne, ne rien laisser percer car la vision de la moindre parcelle de peau peut nous envoyer à la géhenne.

La loi fait bien de protéger les femmes de notre nature imprévisible.  Il faut isoler les braises des matières inflammables. Nous avons de la nitroglycérine au cerveau et un bâton de dynamite en permanence sur tension.  Ça peut péter à tout moment !

Aucun homme n’étant maître de sa personne, j’ai rodé pour ma propre gouverne, une stratégie de survie en cas d’extrême tentation. Quand je sens que je ne peux plus me contenir, quand les boutons commencent à sauter, que je suis sur le point d’exploser à la vue d’un morceau de chair tabou, je me jette sur le premier homme que croise mon regard et ne le lâche plus d’une semelle. Pendant un moment, je médite sur cet être fait d’épaules et de poings, qui gagne en prestige en grossissant du ventre. Ça calme. Du bel ouvrage, tout en articulations, très pratique pour abattre des arbres, creuser des trous,  manier des armes à feu, avec ses mains préhensiles, taillées pour tenir, attraper, arracher, s’emparer, ramener tout à soi ! Ce Maître du monde, auto-proclamé Vicaire de Dieu sur la Terre, qui frappe une femme sur trois, qui viole une femme toutes les trente secondes, qui tue tous les jours 180 femmes à travers le monde.

Curieusement ce palmarès n’est pas mis à notre crédit. Notre corps émerge inerte et sans charge. C’est l’image de la femme qui en paye le prix. Dans toutes les sociétés, religieuses comme laïques, on se demande à quoi doit ressembler une femme dans l’espace public. Les débats sur la tenue vestimentaire de la femme passionnent  les foules au nord comme au sud du globe. De Ryad à Kampala, en passant par Paris, d’Honorables élus s’occupent, durant des semaines, à trier sa garde-robe. Les interdits et les fatwas tombent drus comme des pierres.

Mesdames, vous causez beaucoup de trouble à l’ordre public ! Voilées, vous faites hurler les Européens, vous portez atteinte à la dignité de la femme ! En tenue décontractée, vous faites hurler les Africains, les Orientaux,.. vous portez atteinte à la dignité de la femme !

Ne cherchez pas à comprendre, la dignité de la femme est une vertu masculine. C’est peut-être même la seule. Les hommes n’ont pas de dignité singulière à défendre. C’ est un concept qu’on ne trouve dans aucune langue, la dignité masculine. Si elle existe, elle se cache très bien. Personne ne l’a vue passer, on en a jamais entendu parler, aucune ligue de défense ne la protège. Dans un siècle de revendications, personne ne bat le pavé pour  dire que le comportement de tel ou tel salaud notoire porte atteinte à l’image des hommes. Et pourtant des salauds bien barbus, il y en a de tous les poils, mais en tant que genre, on s’en bat les yeuk ! Le déshonneur d’un homme ce n’est pas son salaud de frère, c’est sa soeur qui couche !

En guise de dignité, nous avons des filles modernes et bien éduquées, des soeurs courageuses et vertueuses, des femmes respectables et fidèles et des mères saintes et sacrées ! C’est ainsi, vous n’avez pas le choix Mesdames, vous devez être parfaites car vous êtes notre unique vertu.

Si vous croyez qu’avec tant d’attentes placées en vous, nous allons vous laisser porter le tissu de votre choix,  Mesdames, vous vous trompez depuis des siècles ! Vous êtes chacune à la fois et en même temps, la mère, la fille, la soeur et la femme de quelqu’un. Tous ces hommes attendent de vous des gestes précis et contradictoires. Tant que vous n’aurez cessé d’envoyer votre père, votre fils, votre frère et votre mari s’asseoir à votre place sur les bancs du Parlement, ils n’arrêteront pas de fouiller dans vos affaires et vous dicter une conduite. Quand donc arrêterez-vous de déléguer votre pouvoir aux hommes ? Et partant, cesser d’éduquer vos fils comme des divinités mâles !

En attendant, BONNE FÊTE LES FEMMES ! S’il nous arrive parfois d’être injustes, misogynes, paternalistes, violents voire inhumains, de nous comporter bestialement à votre égard, en brutes épaisses, de vous violer ou de vous assassiner, n’oubliez pas, chères soeurs, que nous le faisons toujours « par amour » !

L’angle mort de la bonne conscience française

Aucun anathème du bréviaire raciste sur l’Afrique n’a été épargné au Rwanda dans l’émission parodique #DBQT de Canal+ du 20 Décembre. Cris de singe, cannibalisme – un personnage de « Tutsi » est soupçonné de servir du « Hutu » à manger à ses hôtes français – c’est frais ! Mais il y a plus bas, plus bas que ne peut descendre la pelle dirait Césaire, une comédienne trouve que le génocide n’a pas fait assez de morts « On parle de génocide, génocide, moi je trouve qu’il y en a encore un paquet en pleine forme » Un paquet ! Pour finir en apothéose, comme si Canal+ avait eu peur de louper la palme de l’ignominie, une berceuse macabre jette en pâture les victimes du génocide au rire gras de l’assistance   » Fais dodo Colin mon petit frère… Maman est en haut coupée en morceaux, Papa est en bas, il lui manque un bras… »  

A l’approche de la vingtième commémoration du génocide, on aurait pu rêver que les médias français couvrent désormais cette page de l’histoire du Rwanda qui est aussi la leur et celle de l’humanité toute entière, avec le recul que favorise le temps. On peut toujours rêver. A défaut d’une empathie pour les victimes, on aurait préféré que ces médias s’abstiennent. Par pudeur ou pour le simple respect dû aux morts dans toutes les civilisations. Canal+ a trouvé mieux d’en faire un sujet de dérision.

Sur le Rwanda, un écrivain Tchadien – Koulsy Lamko – écrivait en 2000 dans « La phalène des collines » comme pour conjurer le sort « Nous n’avons pas pour vocation de vivre et de mourir pour vous divertir« . Las, le peuple veut du pain et des jeux, cher Koulsy. Dans le grand barnum des actualités internationales, le Rwanda loge à la case frissons plus plus pour les montreurs de merveilles. Déjà en 1994, alors que les charniers fumaient encore, un membre de l’Académie française revenait du Rwanda tout excité de conter sur toutes les télévisions de France et de Navarre avoir découvert au delà des mers le pays des milles splendeurs. Dans un article tout en superlatifs « J’ai vu le malheur en marche » Jean d’Ormesson se laissait aller, dans le Figaro du 19 Juillet 1994, à une overdose d’exclamations « le Rwanda… Des massacres grandioses dans un décor sublime« …Massacres grandioses ! Telle va la France des droits de l’homme, qui veut savoir sans réaliser, regarder sans rien voir, juste contempler.

Aujourd’hui pour amuser la galérie, Canal+ foule aux pieds la dignité des morts et ajoute à la profanation de leur mémoire, les injures d’un racisme primaire. Douce France !

Cette émission est passée à l’antenne en prime time le 20 décembre. Dix jours durant aucun média français n’y a trouvé rien à redire. Aucun commentaire, aucune critique, aucune condamnation. Rien, circulez, il n’y a rien à voir. C’est peut-être ça le plus effrayant, ce silence de cathédrale, en pleine affaire Dieudonné.

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aller retour au paradis

 

La scène est entièrement plongée dans l’obscurité

L’enfant : Soudain la panne…un noir épais comme au commencement du monde. De temps en temps une voiture passe dans la rue, jette sur les dalles du salon une lumière jaune et furtive. Sur le sol, des câbles entrelacés vont et viennent des prises murales aux appareils électriques. Mortes, toutes ces machines ont cessé de respirer. Même la machine à parler s’est tue. Un silence s’installe, d’une qualité sonore inconnue. Plus de télé, plus de radio, plus d’ internet, plus de téléphone, la panne complète. Tapi dans l’ombre Binego gigote et se gratte partout. Les esclaves modernes s‘attrapent et se ligotent tout seuls, rien ne les perturbe autant que le vide. Que faire de soi quand les murs s’effondrent. Tout d’un coup plus de béquilles, Google n’est plus là pour répondre à toutes les idioties qui passent par le crâne. Plus de télé pour indiquer sur quoi s’indigner du monde, qui condamner, qui est le plus grand ou le plus affreux de la planète, personne pour dire ce qui compte dans l’instant, sur la place en vue. Livré à lui-même Binego attend fébrilement dans le noir qu’il se passe un truc, un bang, un chat sur le toit, un drame, une réplique, n’importe quoi, quelque chose doit se passer à tout prix, un attentât, une voiture piégée, oui c’est ça, Binego se précipite dans la fenêtre, une autre voiture va passer dans la rue, avec du gros vacarme au cul et des phares plein les mires pour ranimer le show permanent de la comédie humaine…RIEN …cette fois-ci, Binego trouille pour de bon…une peur primale à se faire dessus ….J’AI PEUR !

Binego : peur de quoi le môme

L’enfant : il est là… assis dans le fauteuil

Binego : qui ça ?

L’enfant : le vieux

Binego : qui ?

L’enfant : l’ancien

Binego : il est mort et enterré le vieux

L’enfant : mort oui mais pas encore enterré

Binego : il est sous terre c’est tout comme

L’enfant: le vieux veut sa part de pierres et de poèmes. Il faut coucher les morts sur un lit de chêne, leur couler du béton sur les épaules, y graver des vers éternels

Binego : C’est trop tard, il n’y a plus de poésie possible, aucune vérité ne survivra au temps

L’enfant : Un jour je l’ai vu. Je dormais. Il sortait du sol en bourgeonnant d‘une graine morte. D’arbuste, la fleur est devenue un grand ficus coiffé de longs rameaux. On aurait dit un trousseau d’index agités contre moi. Il avait l’air de méchante humeur le vieux. Le soleil riait dans son dos et son ombre fonçait sur moi. Arrivé sur ma tête, il attrapa ma gorge avec sa marmaille de phalanges osseuses et me jeta hors du lit. A QUOI SERT-TU VAURIEN me dit-il, VAS-TU ME LAISSER LÀ  SOUS LES GRAVATS ?

Binego : Fous-moi la paix le môme avec cette histoire, je suis aux orgues tu vois pas ? ça cogite là-dedans

L’enfant : Il y a toujours de l’or pour celui qui creuse au bon endroit. Le Vieux nous veut du bien, il nous indique le chemin

Binego : Tu n’y es pas. Le Vieux est un Clerc, la culpabilité est son sacerdoce. Ce qu’il veut c’est que je me soumette, que je courbe l’échine, tu comprends le môme ? Dans le tréfonds, chaque homme a un goulot d’étranglement où la conscience se noue sur les manques. C’est là-dedans que me pousse le vieux quand il vient à moi. Quand il me coince dans le nœud, le dégoût, plus fort, plus puissant que l’orgueil qui m’ont tenu debout jusque-là, se transforme en jugement. C’est à ça que m’entraîne le vieux, à m’administrer le châtiment suprême, c’est ça que tu veux le môme ? Que je me tue ?

L’enfant : Dors en paix tu ne risques rien. Ca m’étonnerait que tu trouve le courage de te suicider

Binego : Merci, c’est très gentil

L’enfant : Parle lui toi, tu n’a pas de cœur, il comprendra

Binego : lui parler de quoi ?

L’enfant : Crache, ça viendra tout seul

Binego : Je m’attendais à une déflagration, à du fluide en ébullition qui monte au cerveau, à des pierres ou des copeaux de bois qui volent partout, mais qu’il ne se passe rien du tout, ça je ne m’y attendais vraiment pas. Aucun sentiment tu vois, pas une larme, pas une once de souffrance, j’étais froid comme du métal. Pendant quatre ans je me suis dit que le coeur n’était qu’un muscle à pomper du sang

L’enfant : Si le coeur n’était qu’une viande, il n’y aurait pas d’émotion

Binego : l’émotion n’est qu’une pensée qui tourne en boucle. C’est ce que je me disais. Pas de cœur, pas d’âme, on aime, on déteste, on se passionne avec le cerveau. La tête s’amuse à nous promener, c’est tout ! Voilà comment je m’expliquais l’absence de toute émotion. Je n’avais pas d’obsession. Pas de pensée récurrente. Avec le temps je suis devenu obsédé par cette absence. A force de creuser une idée sans relâche, elle finit par céder et l’esprit tombe dans un trou. J’ai atterri dans une galerie souterraine faite de grottes qui communiquent entre elles où des questions sans réponse mènent à d’autres questions dans une quête sans fin. Certaines grottes sont sans issue, d’autres débouchent sur des tunnels interminables remplis de la fureur du monde. C’est comme ça que l’émotion m’est venue. Par errance. Une fois ému, je ne savais plus revenir en arrière, j’étais perdu. De pertes en perdition, j’ai égaré toutes mes réponses en cours de route. Mes vérités se sont mises à tomber les unes après les autres comme un feuillage en pleine automne. Je n’étais plus qu’un arbre nu sur un tas de feuilles mortes. Au bout de quatre ans le bois se mit à peler d’énormes écorces. Un jour, un poids lourd se détacha de la crête, je le sentis glisser le long du tronc puis il roula sur le sol sans faire de bruit. Le Dieu de la miséricorde venait de rendre l’âme au milieu des décombres. A ses côtés l’amour achevait de faner. Sous un ciel pourpre, rempli de rapaces, mon berceau tout en suif exhalait un drôle de fumet. L’amour s’est barrée la première, elle tourne mal l’amour, elle fermente vite. Il n’y a rien d’aussi rance que l’amour après la passion. Ca sent la mélancolie, ça pue la défaite et la naphtaline. Seule la Haine traverse le temps d’humeur joviale. Elle seule avait survécu à la grande lessive. C’était l’unique partie de mon être qui n’avait pas rompu. Durant l’hiver, Madame la Haine me tint une agréable compagnie. Délicieuse et attentionnée, elle jubilait en me présentant la Rage, sa fille chérie “regarde, j’ai moulé dans le creux de mes reins une princesse belle comme la lune, droite comme le jour. Tous les matins, son soleil se lève dans la blessure du ciel pour couronner les montagnes d’un duvet de flammes” Bonne fille, la rage me faisait une cour torride, les bras tout en coudes, le visage couvert de bourgeons éruptifs, un corsage ouvert sur un luxe de fruits, tous gorgés de sucs amères que je tétais comme un veau. Une racine me sortait de l’aine en colimaçon pour dresser sur ma tête une tiare sertie de mille glaives. Je la cajolait la rage, lui jetait une proie dans le bec, tiens celui-là, sa gueule me déplaît, attaque ! Et nous voici partis, ma belle et moi à la charge du vilain que nous traînons sur le billot le corps en sang et nous frappons, nous disséquons, nous écartelons la bête qui suffoque qui rend l’âme trop vite à mon goût. Qu’importe nous la ressuscitons pour le plaisir encore une fois de lui porter le fer à la gorge ! Rhaaaaa quand elle m’attrapa, l’émotion ne me lâcha plus. Son chant est plus céleste que celui du muezzin, son règne plus joyeux que les mornes plaines du vieux paradis. Il m’ont beaucoup déçus les dieux uniques. Pas une bulle papale, pas une seule fatwa pour vouer les vilains à la géhenne ! Les dieux orientaux n’ont pas de sexe, divinités mâles et grabataires, ces vieillards ne pensent qu’au pouvoir. Moi je voulais leur faire l’amour aux affreux. Je voulais les attraper par la nuque et leur faire du corps à corps. Qu’on rigole ensemble

L’enfant : On ne peut pas rire de tout

Binego : L’époque n’a pas beaucoup d’humour, je crains. J’ai atterri dans le pays le moins drôle de la planète. Les Occidentaux dissertent à longueur de journée. Ils veulent tout analyser, tout expliquer, la vie, la mort, le sexe, le meurtre, le frottement des pattes avant chez la mouche après l’accouplement, TOUT ! Tout peser, tamiser, formater, enfourner dans la forge avant d’atteindre les tripes. On chie des briques ici. C’est contagieux la futilité. J’ai attrapé la parlote au coin d’un bar à Toxcity. C’est là que j’ai appris à cracher des thèses autour du zinc. Tous les chômeurs sont des philosophes. Quand on a rien à faire à Toxcity, on se laisse pousser des poils sur le cuir, on s’exile dans de vieux bouquins, c’est chic. A l’heure des vêpres on arpente les pavés médiévaux de la ville en récitant des langues mortes. C’est une ville rouge Toxcity avec ce qu’il faut de fanions à faucille et de seringues pour les junkies de la place St Lambert. On y boit de la gnole nuit et jour, beaucoup d‘adjuvants pour faire passer les suppositoires bancaires. Moi je n’avais rien à avaler mais tout à vomir. Les idées m’arrivaient selon les substances du jour et la dose du moment. On me lançait comme une balle, je m’agrippais sur la barre en danseuse et blam, je lâchais tout. Un fleuve d’insanités. Je prenais les rapides, la pensée cavalait derrière le verbe pour réparer les dégâts. A Toxcity les logorrhées mènent au Théâtre, place du Vingt août. Les pigeons ne portent pas de slips, la statue du commandeur sur la place est couverte de fiente. A l’entrée de la vieille bâtisse, un gorille à catogan me toise, je le zoome, il cède, je rentre. Un cimetière de strapontins en velours trône au milieu de la grande salle. Sur la scène, le manteau d’Arlequin menace d’écraser le pauvre Sganarel. A jardin des câbles électriques courent le long du mur en plâtre en jetant des clins d’oeil. C’est ici chez Dyonisos au milieu d’injures que j’ai noyé pour de bon les dieux eunuques. A Toxcity si le diable ne te précède pas c’est qu’il te suit à la trace. Je ne l’ai pas senti venir, ni vu son ombre dans mon dos. Il portait des sandales, et sortait des tirades enrobées et confites comme des dragées. Tout ce qui tombait de sa bouche était poli jusqu’à l’usure. Ainsi quand il me dit bonjour, je compris je vous aime. J’eus tout de suite envie de le serrer dans mes bras. C’est le môme et sa sensiblerie qui me foutent toujours dans la merde

L’enfant : …

Binego : Ta gueule ! …Sur la table du diable, des trainées de lave blanche alignées côte à côte. Une billet faisait le tour, j’ai tiré sur la folle et c’est parti tout seul. Aux portes de l’enfer, les mots sifflent comme des balles, la gueule crache des braises, les phrases pleurent comme des riffs. Il y a du désespoir au bout, de la souffrance au coeur, mais beaucoup de jouissance dans les plaies. Saigné mon ventre livra ses viscères sur les dalles. De la bile jaune, des restes à moitié moulus, de vieux calculs, des entrailles trop longues à siphonner. Introduit par effraction dans mon cerveau, je suis rentré au purgatoire en vomissant le monde ancien. Alors le Vieux si tu es là, écoute-moi. Nous devons solder nos comptes avant de nous dire adieu. J’ai encore un siècle d’éducation coloniale à vomir et la société patriarcale et son triple plafond – la famille – la patrie – la religion. Aux grilles de chaque geôle une sentinelle et sa table de lois. Le pater familias gardien de la tradition, la loi des morts qui s’impose aux vivants disait Khalil, le père de la nation gardien du code pénal, qui veille ses lois scélérates et son troupeau de sujets et le révérend Père qui couve avec son vieux Grimoire, les billes de la maison romaine. A Fatherland, il fallait toujours lever la main pour parler puis se taire trois fois. Maintenant que je tiens le crachoir accroche-toi. J’ai encore de la bile plein les tripes

L’enfant : Il faut bâtir des sanctuaires aux défunts et murer les entrées. Il convient que les morts ne reviennent pas tourmenter les vivants.

Binego : Avant de bâtir quoi que ce soit le môme, assure-toi que j’ai fini de tout casser. Tout

Gamblers

 

FOOL : Tu vois ce ciel là-haut et cette voute parsemée d’étoiles, tout y est calme n’est-ce pas ? De temps en temps une étoile filante déchire la nuit mais en rien cela ne perturbe l’ordre du ciel. Regarde bien ce ciel HUNGRY, c’est une réalité lointaine qui se situe à des années lumières d’ici. Rien de semblable n’existe sur terre. Rien sur la terre n’aspire à l’harmonie. A quelques kilomètres d’ici, à Londres se dresse au-dessus de la Tamise une autre voûte constellée d’étoiles, toutes filantes,  qui montent et qui descendent dans une course folle et sans fin. La $HELL est une de ces étoiles. Un compteur qui court en nano-secondes comptabilise nuit et jour la guerre que se livrent ces étoiles sur toute l’étendue du globe. On l’appelle DOW JONES en Amérique et FOOTSIE à Londres. C’est l’oracle du monde. Quand il s’enrhume, le monde éternue. Quand le jour se couche sur la Tamise, le compteur poursuit sa course folle à New York, à Tokyo, à Dubaï, à Shanghai, partout sur les places fortes, l’oracle fait la somme de tout ce qui compte sur terre. C’est comme ça qu’avance le monde mon gars, par coups, par interactions. Si tu ne possède aucune possibilité de faire bouger une étoile, le monde avance sans toi. C’est comme si tu n’étais jamais né. La plupart des gens d’ici n’existent pas, tu ne trouvera nulle part un chiffre qui les prend en compte dans la grande équation qui fait la somme du monde. On ne peut les additionner, les multiplier ou les soustraire de rien. DOW JONES ne les comptabilise JAMAIS. Il peut en crever des dizaines de milliers par jour que l’aiguille de la balance ne cillera pas. Tu sais HUNGRY, d’ordinaire un homme comme toi ou moi n’a aucune possibilité de faire bouger une valeur boursière. AU-CU-NE. Nous nous sommes élevés du néant pour tenir la $HELL à la gorge mon vieux ! Je ne sais pas si tu réalise la dimension. C’est comme si tu te tenais debout, là dans ton froc rapiécé et touchais les cieux de ta main calleuse pour dévier une étoile filante de sa trajectoire. Jamais tu ne feras rien d’aussi grand de toute ta vie. C’est une opportunité qui ne peux se répéter deux fois. Si nous la laissons passer, nous retournons au néant. C’est ça que tu veux HUNGRY ? Grandis un peu, pose-toi les bonnes questions, c’est tout ce que je te demande. Tous ces gens que tu as tué, est-ce qu’ils t’empêchent de dormir ? Ben non…

extrait de « Gamblers

Market Place 2

La VOIX du PRÉSENTATEUR : Aux auditeurs qui nous ont rejoint en cours d’émission, je rappelle que vous suivez l’émission Controverses consacrée à la crise mondiale,  vous venez d’entendre l’intervention du professeur Louis Lafleur,  célèbre théoricien de la décroissance qui vient de publier un livre polémique dont on a beaucoup parlé « Vive la Crise » aux Editions « Cassandre ». Avant de passer la parole à Monsieur Paul Henri René Marsan, le Président du parti « Chacun chez soi » qui piaffe d’impatience de répondre à Lafleur, écoutons d’abord le bulletin d’info de la mi-journée

musique du générique

LA JOURNALISTE : Consommation. Pas de crise pour les achats en France. Les dépenses des ménages ont augmenté de 0,7 % ce mois-ci grâce à la prime à la casse. C’est une spécificité française : la consommation des ménages est un moteur exceptionnel pour notre économie. Et les derniers chiffres de l’Insee, publiés hier, démontrent une fois de plus que même en période de crise, les ménages français consomment. Selon le dernier relevé, la consommation a progressé de 0,7 %. Une hausse qui intervient après une progression de 0,6 %. Inattendue, cette bonne nouvelle a surpris tous les économistes qui tablaient sur une baisse de 0,1 %. « Cette résistance confirme néanmoins que les consommateurs français n’ont pas déposé les armes », affirme Marc Touati, économiste chez Global Equities/Flash musical/Amérique latine. Au Pérou, Le gouvernement péruvien a fait marche arrière devant la révolte des Indiens en retirant les deux décrets qui accordaient des licences  aux compagnies pétrolières pour exploiter des hydrocarbures en Amazonie. Les premiers habitants de la forêt ont bloqué pendant deux mois les routes et les rivières pour protester contre ces décrets, jusqu’à l’escalade du 5 juin dernier. La police avait tiré sur les manifestants, tuant au moins neuf civils, et perdant 24 hommes, certains touchés par des flèches. Selon les leaders indigènes, 30 Indiens ont été tués, mais la police aurait caché leurs corps. Le Président Bolivien Evo Morales a qualifié ce qui s’est passé au Pérou de génocide contre les Indiens/Flash musical/ En Afrique, le Sénégal vient de céder à une société agricole chinoise 60 000 hectares pour cultiver du sésame. En échange, les Chinois apprendront aux paysans sénégalais à obtenir deux récoltes de riz par an/Flash musical/ Ecologie : L’année passée, à l’échelle de la planète, ce sont près de 8 milliards de tonnes de CO2 qui ont été émises dans l’atmosphère du fait des activités humaines. Les Français y ont contribué à hauteur de 6,9 tonnes de CO2 par habitant. Peut « moins » faire/Flash musical/ Fait divers. Un mois après sa mise en vente en France, le laboratoire GlaxoSmithKline indique avoir vendu le médicament pour maigrir Alli  à 155.900 personnes, pour une somme totale de 7,7 millions d’euros, rapporte le Parisien. Nathalie Rayan, une jeune américaine de 23 ans a récemment mis en vente sa virginité chez un commissaire priseur, les enchères sont montées jusqu’à 3 millions 800 mille dollars…

LE PRÉSENTATEUR : Quand je pense à toutes les Ginettes qui se font déflorer gratuitement par des beaux parleurs…je te jure , les Françaises sont connes, elles sont co..

LA JOURNALISTE : Bertrand nous sommes à l’antenne

LE PRÉSENTATEUR : Oh putain

Générique de la fin du bulletin d’info

LE PRÉSENTATEUR : Nous voici de retour à l’émission controverses consacrée à la crise mondiale, la parole à vous Mr Marsan, trouvez-vous réalisable, envisageable ou souhaitable la solution proposés par le Pr  Lafleur  pour venir à bout de la crise, à savoir sortir de la société de consommation pour une société de partage entre les hommes ?

La voix de Marsan contient les flammes d’un homme en colère. Il appuie ses phrases comme autant de poings envoyés à l’adversaire. Au bout d’une écoute attentive, l’homme dans son fauteuil éclate. Cette fois c’est lui qui attrape le fou rire. Il regarde de temps en temps la femme comme pour s’excuser mais plus il la regarde plus il repart de plus belle

MARSAN : Je trouve à la fois pathétiques et dangereux les propos de ce Monsieur. C’est quand même incroyable d’entendre un tel plaidoyer pour la misère et le sous-développement sur les ondes d’une radio publique. C’est un scandale ! Nous venons d’assister en direct pendant dix minutes interminables à la condamnation définitive du progrès. Nous avons derrière nous six mille ans d’histoire, nous vivons une époque de découvertes et d’inventions extraordinaires, nous sommes à l’aube d’un nouveau siècle et d’un nouveau millénaire mais il y a toujours assez de fous, de doux dingues et de charlatans dans le monde pour penser qu’on peut encore arrêter le temps. Le train est en marche,  Monsieur Lafleur, et ceux qui ne sont pas à l’heure restent sur le quai c’est comme ça depuis la préhistoire. Tous les hommes et tous les peuples ne sont pas nécessairement faits pour être à l’avant-garde du progrès. C’est ainsi, il n’y a pas à le déplorer ni à se répandre en considérations morales comme vous tentez de l’imposer avec votre binôme manichéen du bon sauvage et de l’horrible civilisé.  C’est du resucé Lafleur, essayez de vous renouveler, oubliez Montaigne et Rousseau, marchez au pas du siècle. Nous vivons une époque merveilleuse, cybernétique, l’information circule sans entraves en empruntant tous les canaux du multimédia. La science et le savoir n’ont jamais étés aussi bon marché. Le numérique a mis la technologie à la portée de toutes les bourses. Les cartes sont rebattus Lafleur, tous les hommes et c’est une première dans l’histoire possèdent aujourd’hui une égalité de chances. De nouveaux empires naissent sous nos yeux, d’autres vacillent et sombrent dans la nuit. Chers auditeurs, les abîmes nous tendent les bras si nous suivons les théories climatistes et défaitistes de Lafleur et des Bobos bien pensants qui nous coupent l’appétit depuis des années. ASSEZ. Les Chinois, les Indiens, les Brésiliens, les Russes et les Iraniens ne rêvent que de ça pour nous piquer notre place…Il faut préserver la merveilleuse nature, nous dit Lafleur, contre l’action néfaste de l’homme, mais surtout de l’homme occidental, du Blanc pour tout dire, dont l’arrogante prospérité menace la Terre de cataclysmes dignes de l’Ancien Testament ! Ben voyons, le souffle lyrique de Lafleur masque mal son projet, le procès inquisitorial de l’homme blanc, qu’il faut désormais, c’est très à la mode, accabler de tous les maux ! Le mal c’est vous chers  auditeurs. C’est vous, c’est moi, ce sont tous ceux qui mangent à leurs faim qui se trouvent aujourd’hui traînés dans le box. Nous avons le tort impardonnable d’être dans le wagon de tête du train qui mène le monde. Après avoir sali et dénaturé notre histoire vue comme une épopée barbare de massacres et de pillages, les procureurs de l’Occident s’attaquent maintenant à notre mode de vie. C’est-à-dire aux bases mêmes de notre culture. C’est la Civilisation elle-même qui est ici attaquée. On déifie une nature sauvage, en oubliant que c’est contre la nature que l’homme s’est hissé au dessus des animaux. En la pliant cette nature à son bon vouloir. On dénonce le commerce et le marché en nous faisant miroiter une société du partage. Quelle blague ! Depuis la haute Antiquité les hommes commercent et vivent d’échanges entre eux. C’est ce qui a permis aux sociétés organisées de créer de la richesse et du bien-être. A l’homme de vaincre la fatalité et la loi des éléments. De dompter la nature menaçante et se construire des abris sûrs. De venir à bout des fatalités liées à la famine et aux maladies. De permettre aux hommes d’aujourd’hui d’avoir une espérance de vie deux fois supérieure à celle de nos aïeuls et aujourd’hui qu’est-ce qu’on nous serine à longueur de journée ? Que ce formidable acquis de la civilisation ne serait que régression et décadence, hein ! Faut-il au profit de je ne sais quelles lunes retourner à l’âge de la pierre ? Vivre comme des Africains dont l’espérance de vie dépasse rarement 40 ans ? Sur un continent où un homme sur trois meurt à la naissance ? Où les solidarités claniques dont Lafleur se fait le chantre ont empêché l’émergence des nations où le Sida ravage des contrées entières où les hommes sont en butte aux  catastrophes de toutes sorte sans qu’ils puissent leur opposer un quelconque remède, une quelconque technologie ? Si les Africains préfèrent la sieste à la vie active Inch’Allah, ce sont leurs oignons. Si les Indiens d’Amazonie préfèrent la jungle à la ville, c’est très bien ! Après tout on ne va pas forcer les Indiens à s’habiller, à s’instruire, à se soigner, à commercer avec le monde ! Non mais c’est vrai, le gouvernement péruvien a raison de reculer. Ils ne vont quand même pas développer les Indiens de force. Au prix d’une guerre, avec le risque en prime d’être accusé par ce maboul de Bolivie d’avoir commis un génocide contre les Indigènes. Lafleur et les misérables qu’il défend à défaut de se mettre à l’heure du monde en sont venus à maudire la richesse et la prospérité. Riche égale mauvais ! Riche égale coupable ! Voici le procès stalinien qu’on nous intente. Dès qu’un homme riche approche une fourchette garnie de sa bouche, la main tremble. Il se met à fixer la motte de riz qu’il s’apprête à avaler et cherche alentour si quelqu’un peut le rassurer aïe aïe ce riz n’est-il pas trop bon pour être honnête ? Combien de marais a-t-il asséché pour être aussi délicieux ? N’est-il pas responsable ce riz de la misère dans le monde ? Combien de grains sur cette fournée reviennent au paysan du sud qui l’a cultivé ? Est-ce du riz naturel cultivé sans pesticides sans engrais chimiques sans colorants décolorants conservateurs adjuvants ? Combien de sous ai-je donné à l’ Unicef pour s’occuper des enfants dans le monde ?  MAIS ON S’EN FOUT DES ENFANTS PATATE MANGE METS TOI BIEN PLEIN LA GUEULE C’EST COMME CA DEPUIS LA NUIT DES TEMPS IL Y A CEUX QUI MANGENT ET LES AUTRES MANGE ET FOUS LEUR UN DOIT D’HONNEUR AUX PAUVRES AUX NOIRS AUX GAMINS AUX PAYSANS D’ON NE SAIS SOUS QUELS TROPIQUES AU DERNIER DES MOHICANS QUI SARCLE À LA HOUE DES CHAMPS DE COCA DANS LES ANDES BEN QU’IL CRÈVE IL L’A CHERCHÉ ALLONS NOUS TOUS NOUS METTRE À MANGER DU QUINOA POUR SAUVER DE L’EXTINCTION UN PEUPLE ÉTEINT DEPUIS DES SIÈCLES ? Non mais c’est vrai devons nous tous pour sauver la planète porter des ponchos en laine de Lama cousus à la main a la main vous vous rendez compte au XXIè siècle mais qu’est-ce qu’ils ont contre la machine les indigènes …laisse-moi te dire Sitting Bull tu ne peux rien contre la machine rien du tout toute cette rage que tu ne cesse de sécréter contre elle ce n’est que du beurre vieille peau tu m’entends Sitting de la graisse du fuel pour la bête car elle carbure à ça l’intrépide aujourd’hui à toutes vapeurs à la rage la tienne aux pleurs aux plaintes des Squaw aux cris d’orfraie devant le recul de la forêt aux peurs primales de la fin des temps à la mauvaise conscience des bourgeois bohèmes autant de marchés prometteurs de causes et des slogans porteurs dont elle raffole la grande ta haine et ta hargne ravissent les marchands Cochise tu peux crever Jo l’Indien il n’y a pas assez de place à table pour tout le monde alors remballe tes pipeaux ton banjo ton miel de montagne et tes ponchos bariolés c’est sympa mais très laid va chanter Guantanamera sur le lac Titicaca ou dans le désert d’Atacama où tu veux mais de grâce laisse nous manger en paix…Mets tes pendule à l’heure Lafleur tu peux crier tant que tu veux, la machine est lancée. Le marchand a muté, ce n’est plus le vil trafiquant qu’hier encore tu pouvais mépriser. Aujourd’hui c’est lui le Boss. C’est lui le maître des voiles, tu m’entends sale fleur ? Il souffles et tu tournes, tu tournes pour lui. C’est fini le commerce de papa mauvaise graine ! Le marchand chef  n’écoule plus de la vile camelote mais du prêt à penser. C’est lui qui lance les idées à la mode. Il peut tout acheter et tout revendre. Il peut s’offrir ta gueule sur un plateau de télé, se payer ton savoir inutile et en faire du fric. C’est lui le vent qui tourne ton moulin. A ta santé Lafleur, au succès de ton livre, au marché de l’édition, à ……clac

La femme de ménage s’est saisie de la télécommande et vient d’éteindre la radio. On n’entend plus que l’homme qui se tord de rire en se roulant sur le sol immaculé de la pièce