En attendant Dieu

par Dorcy Rugamba

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Diallobe

Nous voici de nouveau dans l’arène. Ensemble, comme hier je ne sais plus combien de centaines de fois. La scène est là, étale sous nos pieds, au dessus de nos têtes les mêmes feux baignent nos rires, nos colères, nos moments de grâce. C’est une aurore sur nos épaules, le temps de tirer un portrait du siècle et c’est déjà la nuit. Qu’avons nous compris de ce monde qui grince de partout. Pour l’instant, je me contente de savoir que je te connais. Je regarde le Senegal à travers tes yeux. Je ris et je chante dans ta tête. Je parle de Dakar où je n’ai pas vécu. Mais je viens souvent dans ce pays me ressourcer. Dans ta famille, avec tes camarades d’enfance, avec tes acteurs nos amis. J’ai pris l’habitude grossière de m’y sentir chez moi. J’abuse de l’accueil et de l’hospitalité de mes hôtes. Je m’oublie, je baisse la garde.  Les maisons sont béantes, ouvertes aux quatre vents, au voisin qu’on arrête dans la rue pour lui passer un verre de thé avant de le laisser poursuivre. Personne ici ne pense engager un gardien pour veiller sur son sommeil. Il n’y a pas de murs forteresses pour isoler les demeures des regards indiscrets. Je ne sais pas dans quelle mesure les Sénégalais savent qu’ils sont un peuple épargné. Il y a dans les familles des grands et des arrières grands parents. C’est presque choquant !

Je suis revenu ici après ton départ pour finir ton chantier. J’y suis allé, pour ne pas réfléchir, en me jetant dans la glaise à corps perdu. La route est longue, semée d’embûches, il faut se casser en deux, se faire une violence inouïe, entrer par effraction à l’intérieur de soi, vaincre la fatigue et l’excitation. Se maintenir éveillé jour et nuit, pour tout saisir, tout questionner, attraper les fulgurances à la volée. Regarder  les acteurs, les comprendre, les surprendre dans leurs moments privés quand l’enfant enfoui s’éveille et se met à jouer pour de vrai. Deviner le chemin intérieur de chacun, écouter, apprendre, tout réapprendre comme au commencement du monde, se laisser attraper par la main, rire et  pleurer ensemble. Battre les corps comme du grain sur la meule, parfois ça saigne, les blessures remontent à la surface, alors on arrête, on laisse couler. On s’embrasse et on repart au front les poings serrés.  Par stations, on invite les convives, pour servir le pain frais de la forge.

Le théâtre est un art éphémère. C’est sa force et sa beauté. Notre oeuvre ne nous survivra pas, nous le savons. Nous avons choisi de planter des fleurs pour exister. Qui fanent aussitôt épanouies. Nos oeuvres d’art ont cette singularité. On ne peut les clouer sur un mur, ni les offrir en cadeau sur le pied d’un sapin. La colère biblique de Bloody s’est tue. Je ne te verrai plus monter et descendre cet everest des mots, armé d’un verbe acéré comme un glaive. Le pilon ne mord plus la terre. Nos costumes et nos personnages ont achevé leur route quelque part derrière les pendrillons d’un théâtre. J’ai fait les comptes après ton départ. Seize ans à cheminer ensemble sur tous les continents, sur cette terre d’Afrique et dans ses bastions d’outre mer. A chercher des réponses que nous n’avons pas trouvées. Dans la Caraïbe chez Césaire d’où nous sommes toujours partis et toujours revenus. Que restera t’il de nos jeunes années ? Aucune idée ! Me voici donc à l’âge de transmettre sans savoir quoi dire aux jeunes générations. Si ce n’est qu’il faut aimer la bagarre. Pour l’instant c’est tout ce que je peux dire de toi. J’affinerai demain. Quelque chose demeure, dont les contours m’échappent. Nous en reparlerons.

Pour le moment, il faut parler du Senegal. Non, de l’Afrique ! Parler de l’Afrique est aussi risqué que de traverser un champ de mines. Il faut slalomer. Il y a des pièges partout. Ca m’empêche de dormir. Dans mes insomnies j’ai découvert un écrivain de notre génération. J’ai vu l’homme, c’est un sage. C’est à dire un homme de son temps. Pas un mage retiré à l’écart du monde. Il éclaire la spiritualité des temps présents. Il s’appelle Felwine. Voici ce qu’il dit de l’art et de l’Afrique et du risque que prennent les artistes à donner de ce continent une image implacable  » ..Singhiam ne s’était jamais reconnu dans ce misérabilisme et ce catastrophisme dépeignant l’Afrique comme un bloc monolithique, réservoir de toutes les misères du monde. Il ne s’agissait pas de nier les difficultés réelles que ces peuples courageux et d’une noblesse rare s’employaient  à surmonter. Mais il y avait quelque chose de rassurant à dépeindre les autres ainsi. A ne les voir qu’à travers leurs plaies. L’autre souvent nous définit par antinomie. Ses misères nous révèlent nos grâces, que nos yeux trop habitués ne voient plus. Quel meilleur antidépresseur ! Un petit coup de blues et voila qu’un reportage sur le Liberia vous révèle la paix, la sécurité et le confort dont vous jouissez ; la qualité et la grande capacité d’organisation de votre société, à laquelle bien sûr vous avez contribué ! Et Chlak vous jetez votre boite de prozac par dessus bord… La complexité, c’est dur ! C’est notre travail ! Remuer les fantasmes et les peurs, c’est facile, on le sait et ça rapporte. ..Un certain Stephen Smith pour avoir compilé une série de catastrophes africaines agrémentées de chiffres alarmants, le tout courroné par un titre choc « Négrologie » a obtenu succès et prix littéraires…Certains écrivains africains ayant traité des maux de ce continent se virent pris au piège. Celui de ne plus pouvoir évoquer l’autre face de la pièce : la Vie. »

Comme tu vois, l’angle de tir est aussi tenu que le chas d’une aiguille. Alors souhaite nous bonne merde

 

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