A quoi servent les navets ?

par Dorcy Rugamba

« Les hommes, en général, jugent par leurs yeux que par leurs mains, tout étant à portée de voir, et peu de toucher » Machiavel in Le Prince

 

Bien avant l’avènement de la photo, du cinéma, de la télé, des jeux vidéos et d’internet, Machiavel avait anticipé le pouvoir subliminal des images. Aujourd’hui avec l’omniprésence des médias, les clercs pour endoctriner les masses n’ont plus besoin de grimoires hermétiques, de brandir des menaces ou de promettre le grand soir. Il leur suffit d’exposer à la vue.

J’ai appris un jour dans les rues de Berlin Est,  que le rouge vif était sous la RDA une couleur officielle, chasse gardée de l’Etat. Lui seul pouvait en badigeonner les bâtiments, le peindre en tableau ou en frapper les bannières. Le Rouge était le symbole vigoureux de la Révolution bolchévique. Ironie de l’histoire, de l’autre côté du mur, le Rouge était la couleur par excellence de l’icône la plus honnie de l’ennemi impérialiste, Coca-Cola ! Des deux côtés du rideau de fer, le capitalisme triomphant et le communisme victorieux se disputaient le Rouge sang. La guerre froide était aussi une guerre d’images. Mais bien avant la chute du mur, l’Ouest avait déjà gagné le match visuel. Aux couleurs ternes de la pravda, les magazines occidentaux  (Vogue, Life, Forbes..) opposaient un carnaval d’images glamours, alliant – pour reprendre la fameuse devise de Paris Match – le poids des mots aux choc des photos. Nul n’ignore les couleurs de l’arcanciel dont se pare le rêve américain, que les médias mainstream exportent en technicolor aux quatre coins de la planète.

Le vrai pouvoir du libéralisme, son magistère, se trouve entre les mains d’Hollywood et de la Silicon valley. Les clercs y officient dans les studios de la MGM, sur CNN, Al Jazira, sur Google, Netflix et Instagram. Sur tous les canaux planétaires du multimédia, d’où ils dispensent la bonne image. Un de ces gourous, Patrick Le Lay, alors patron de Tf1, se laissa aller, dans un moment d’abandon à cette confidence   » Ce que nous vendons à Coca-cola c’est du temps de cerveau disponible« . Par quel moyen donc les programmes de divertissement dont on entoure l’encart publicitaire de coca-cola –  consommez –  travaillent les cerveaux à s’y soumettre. L’intertainment, censé disponibiliser, pour les annonceurs,  le cerveau des téléspectateurs, même quand il est confondant de bêtise, n’est jamais vide de sens. Un programme nul n’existe pas. Bien plus subtils que les slogans, les programmes de divertissement marquent l’esprit de façon plus structurel.

La génération 2.0, la plus informée de toute l’histoire, qui subit à travers ses gimmicks électroniques un matraquage médiatique sans précédent, peut ignorer totalement le sort des Rohingyas, actuellement le peuple le plus persécuté du monde, mais elle connait par cœur les frasques du Gotha mondial. Ils peuvent citer de mémoire les derniers épisodes de la vie de Jayz, de Lady Gaga, de Beyoncé, de Messi ou Ronaldo, de toutes les icônes du consumérisme dont les télés et les tabloïdes leur narrent le moindre éternuement. Les écrans débordent en continu de soap-opéras et de telenovelas aussi creux que soporifiques. Mais cet univers aseptisé sans éclaboussures où tous les gens sont beaux et jouent en bourse, où les policiers sont tous sympas, dans lequel on ne peut entrevoir le moindre clochard, fascine ! C’est le monde des winners, le monde merveilleux des buveurs de coca  !

La réussite est rouge comme une Ferrari, elle est blanche comme une villa de Marbella, noire comme un smoking mais surtout, elle est verte comme le dollar ! De même, avons nous la sourde croyance – credo –  que les paysages enneigés représentent naturellement la démocratie, les dunes de sable la barbarie et les champs de bananiers l’autocratie. La démocratie c’est le skyline de New York. La fresque immortelle de la cité sainte, Gotham City, la Grosse Pomme ! Nous connaissons cette baie sous tous les angles par lesquels le soleil l’illumine. Elle symbolise pour tous la LIBERTE, raison pour laquelle le 11 septembre était un crime sacrilège. Bien plus qu’Hiroshima et Falloujah qui picturalement n’existent pas, le spectacle du skyline édenté de New-york illustre dans nos esprits cathodiques, la sauvagerie, le culot et la nature ignoble de l’être humain. Le World Trade Center était le pommier du paradis, Ben Laden, un vilain serpent !

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