L’hommage de Cyprien Rugamba à John Lennon et à la paix mondiale

par Dorcy Rugamba

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En 1981, une île triangulaire au cœur de Central Park à New York, hérita en hommage à John Lennon, du nom de « Strawberry Fields ». Yoko Ono, la femme de Lennon, souhaita que cette île soit un jardin universel où venant de toutes les nations, tous les peuples du monde viendraient y apporter une pierre ou y planter son arbre. Les plants finiront par devenir forêts, les rochers seront un lieu de repos pour les âmes errantes, les briques paveront les sentiers. Ce sera bien agréable, disait-elle, de trouver en un même lieu, un champ, tous les pays du monde représentés, vivant et poussant ensemble en harmonie. Ce sera une façon de rendre moins triste un triste chant. Ce jardin fût inauguré en 1985, cent vingt-trois pays avaient contribué à sa construction. En même temps que la participation des Etats, Yoko Ono demanda à des artistes représentant les cinq continents de s’associer à cet hommage à Lennon. Cyprien Rugamba écrivit pour la Fondation Ono, un texte appelé « La clé de voûte ». Il y évoque ce coin de Central Park, qu’il visita en 85.  Mémorial et jardin du monde construit à plusieurs mains sur cette terre new- yorkaise. Jardin auquel il trouvait des reflets de son pays natal, Urwanda.

J’ai découvert ce texte longtemps après la mort de Rugamba. En 2000 exactement, au moment de sa parution dans un ouvrage « IMAGINE Strawberry Fields » consacré à Lennon, au Editions du Cerf à Paris. Depuis, j’y reviens toujours, pour y chercher du sens, à des moments de confusion générale, comme celui que nous vivons en ce moment où la paix dans le monde paraît une chimère.  Rugamba y dresse en six défis, les conditions d’une cohabitation pacifique entre les hommes. En même temps qu’il rend hommage à Lennon et son rêve pacifiste, il y livre sa propre vision de la justice et de la paix. Comme un testament politique, 9 ans avant sa mort. C’était, il y a trente ans, avant la chute du mur, avant la fin de l’apartheid, avant Tchernobyl et Fukushima, avant la première et la deuxième guerre d’Irak, avant les attentats du WTC, avant la naissance d’Isis et d’Al Quaida. Le monde a beaucoup changé depuis. Cependant l’équation demeure.

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Numériser 5 - Version 2
Rugamba en 1992, chez lui à Kimihurura, dans son bureau,  devant son éternelle machine à écrire, une  Hermès 3000
 
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LA CLÉ DE VOÛTE

extrait 

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Par Cyprien Rugamba

Qu’est-tu, Strawberry Fields, pour que tout le monde vienne spontanément et gaiement vers toi ? Es-tu ce patriarche, chevelure blanche et barbe foisonnante, autour duquel, le soir, près du feu, enfants et petits-enfants se regroupent pour apprendre de ses lèvres les valeurs ancestrales telles que le sentiment d’une amitié sincère, le plaisir d’une collaboration efficace, la joie de voir naître et se développer l’œuvre à laquelle chacun apporte sa contribution ?

Es-tu cet enclos traditionnel, surmonté de ficus séculaires et touffus, où s’organisent les noces d’été et vers lequel de multiples sentiers, serpentant collines et vallées, amènent des convives dans leur plus bel apparat ?

Tu ressemble aux demeures de nos pères, dans lesquelles une multitude de perches isolées, plantées en cercle dans le sol, s’élèvent, légèrement ployées, pour créer un point de jonction qui sera, à la fois, le sommet et la clé de voûte de toute l’architecture.

Bien plus qu’une simple évocation, tu es, par l’esprit de concorde qui te fait naître, un défi.

Défi contre l’égoïsme des hommes où l’individualisme exacerbé rapporte tout à soi et refuse de rencontrer et de partager avec le voisin.

Défi contre la gangrène de la confrontation qui sape l’esprit de collaboration, installe à demeure les antagonistes chroniques entretenus à grands frais et dont le triste résultat n’est rien d’autre que luttes idéologiques, conflits armés, détresse de millions de personnes déplacées ou désespoir de groupes évincés.

Défi contre les impérialismes politiques, économiques et culturels qui dénient à celui-ci le droit à l’autonomie, à celui-là la possibilité d’exploiter à son profit ses propres ressources, et aux autres le libre choix d’une culture conforme à leurs modes de pensée.

Défi contre la discrimination des populations ou des races, où les brimades, les taudis et la ségrégation constituent, au grand agrément de quelques seigneurs à l’esprit sadique et au langage fallacieux, une marque outrageante à la face de la communauté humaine.

Défi contre la pollution de l’environnement où, entre autres facteurs de dégradation du milieu, l’entassement des hommes et l’émanation de gaz toxiques menacent la salubrité publique et provoquent le déséquilibre des écosystèmes, au détriment de l’homme, victime naïve de lui-même.

Défi contre l’oubli des signes et des valeurs qui ont jalonné l’histoire de l’humanité, des idées fécondes de joie, de beauté et d’amour qui ont inspiré les artistes de tous les temps et sous toutes les latitudes.

Strawberry Fields, tu es un appel de l’homme à l’écoute du monde et de la vie, un reflet de tous les continents.

Tu es une plate-forme de choix, où l’homme, à quelque culture qu’il appartienne, vient communiquer les richesses inépuisables et les beautés ineffables de l’art et de l’inspiration en général.

Tu es un mémorial d’un homme qui, au milieu des vicissitudes a su dominer les contingences et chanter la délicatesse des sentiments intimes avec les accents d’une haute élévation et d’un pur raffinement.

Je te salue Strawberry Fields, image riante de mon pays où le Rwanda retrouve la paix et la verdure de ses paysages, la fraîcheur et la salubrité de ses climats, l’hospitalité et l’accueil de ses habitants.

Image riante de mon pays, où le pâtre, au crépuscule, à l’ombre d’un bois sacré, tire de sa flûte des airs aigres-doux, auxquels répondent en écho les chants pastoraux des bergers alentour ou la corne d’un chasseur attardé.

Image riante de mon pays, où les collines, couvertes de bananeraies et ondoyant sous la caresse du vent ou languissant sous un soleil accablant, s’adossent, comme dans un rassemblement concerté, à la chaîne des montagnes et contreforts de volcans millénaires, d’où jaillissent et se précipitent en cascades les sources insoupçonnés du Nil lointain.

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Je te salue, Strawberry Fields

jardin nouveau dans le Nouveau Monde

haies vives, senteurs balsamiques,

vivante réplique des collines d’Afrique

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Jardin nouveau dans le Nouveau Monde

Allées sablées, parterres gazonnés,

Bosquets ombragés, œillets, muguets

Où l’esprit quiet et fécond se délecte et crée

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Jardin nouveau dans le Nouveau Monde

où, loin des effluves des quais

du bourdonnement des quartiers

l’âme se recueille dans l’immensité

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