le bestiaire rwandais

par Dorcy Rugamba

Tous les putois que je connais sentent l’eau de Cologne. Il faut dire qu’ils sont tous rwandais. Ce n’est pas que les Rwandais sentent particulièrement bon – quoique – mais je soupçonne les putois rwandais de tricher avec les humeurs du corps. Toujours tirés à quatre épingles, toujours frais comme les prés, la mine impeccable, le cuir luisant ! Il y a des noms qui conditionnent un homme, lui impriment une démarche. Quand on s’appelle Gasamunyiga, qu’on porte le nom de l’animal le plus malodorant de la planète, comme c’est le cas d’un certain nombre de mes compatriotes, on s’attend sans doute à ce qu’un jour quelqu’un vous renifle. Alors …

Quelle idée aussi de s’appeler Putois ! A l’exception de quelques vaches notoires (Munyambo, Sekanyambo, Gitare, Rusine, Kamagaju, Umukabyagaju, Kamaliza, Nyiranyamibwa, …) d’habitude quand un Rwandais porte le nom d’un animal, c’est celui d’une bête repoussante, insignifiante ou honnie. On trouve sur les registres administratifs rwandais beaucoup d’Hyènes – Mpyisi, Gapyisi, Nyirampyisi – de Taupes – Gafuku – de Rats – Sembeba – des Singes, des Gorilles et pas mal de  Guenons  – Cyondi, Nyiracyondi, Nyirankende, Ngagi –  des Bêtes affreuses   – Nyamanswa, Gisimba, Gakoko – des noms d’insectes comme Termite – Kimonyo – Fourmis – Sebushishi – Abeille – Ruyuki – ou  Guêpes – Semadwinga – beaucoup d’animaux domestiques,   des Chats – Kajangwe, Semabinga, Nyirahuku, Nturo – des  Chiens – Nakabwa, Kabwana – des Porcs – Kagurube  – des Chèvres – Nyagahene, Sehene, Ruhaya, Gasekurume – des Moutons – Sentama –  toutes sortes de gallinacés – Rusake, Nyirankoko, Gashuhe,  Gakware – ainsi qu’une volée de noms d’oiseaux – Semusambi, Segatashya, Nyiranuma, Fundi, Gasiga, Kanyoni, Kagoma, Kanyange, Kanyamanza, Kanuma,  Sebishwi…..

Qu’est ce qui pousse les parents à distribuer ces quolibets à leurs enfants ? Un trait de cet humour trash et cynique – kwishongora- propre aux Rwandais ? C’est possible, le sarcasme étant au Rwanda un sport national. Plus sérieusement ces noms servent surtout à tromper la mort. Comme disaient les anciens « So ntakwanga akwita nabi» Sans te détester ton père te donne un sale nom.

Avec les progrès de la médecine on oublie vite que jadis la naissance d’un enfant était un moment d’une angoisse extrême. La mort rodait  autour des couches.  Dans les régions à forte mortalité infantile, elle emportait un enfant sur deux, voire plus. Alors, quand la mort avait déjà pris un fils ou une fille dans une famille et qu’un nouveau né venait au jour, les parents mettaient en place des stratagèmes pour éviter que la faucheuse ne se serve encore. La sage femme tenait secret l’arrivée de l’enfant. On évitait de faire bombance tout de suite après la naissance. Il fallait attendre huit jours pour annoncer la bonne nouvelle. Huit jours pour être sûr que la mort a cessé de tournoyer autour du foyer. Que le nouveau venu fera partie des vivants. Pour égarer encore plus la mort, on évitait de donner à l’enfant un joli nom. La mort, grande amatrice de poésie, est sensible aux jolis vocables. Eviter d’allécher la mort en évoquant les bonnes prises. Eviter les « big five » – Lion, Léopard, Rhinocéros, Buffle ou Eléphant. La mort, bonne fourchette, se jette en premier sur les meilleurs morceaux de la faune. Alors pour la dégoûter complètement,  on donne au nouveau né un nom repoussoir. Comme ça la mort, qui entend mieux qu’elle ne voie, passera son chemin à l’évocation de l’enfant, sans se rendre compte que sous le masque de l’affreuse hyène ou du repoussant putois se cache le visage poupon d’un succulent et délicieux bébé.

Arrivés à l’âge adulte, les mal nommés pourront prendre leur revanche, en se composant des totems plus pompeux – ibisingizo. Comme il s’agit d’auto-portraits, que le propre de la jeunesse est de se croire plus forte que la mort, le luxe de la poésie écrase peu de monde disait un poète, les jeunes coqs osent alors se comparer aux grands fauves. Même les gringalets et les froussards deviennent par la magie du verbe, des lions indomptables – Ntare batinya – de redoutables buffles – Mbogo bahigana amacyenga – ou de majestueux pachydermes – Nzovu y’imirindi – Tremblez mortels !

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