aller retour au paradis

par Dorcy Rugamba

 

La scène est entièrement plongée dans l’obscurité

L’enfant : Soudain la panne…un noir épais comme au commencement du monde. De temps en temps une voiture passe dans la rue, jette sur les dalles du salon une lumière jaune et furtive. Sur le sol, des câbles entrelacés vont et viennent des prises murales aux appareils électriques. Mortes, toutes ces machines ont cessé de respirer. Même la machine à parler s’est tue. Un silence s’installe, d’une qualité sonore inconnue. Plus de télé, plus de radio, plus d’ internet, plus de téléphone, la panne complète. Tapi dans l’ombre Binego gigote et se gratte partout. Les esclaves modernes s‘attrapent et se ligotent tout seuls, rien ne les perturbe autant que le vide. Que faire de soi quand les murs s’effondrent. Tout d’un coup plus de béquilles, Google n’est plus là pour répondre à toutes les idioties qui passent par le crâne. Plus de télé pour indiquer sur quoi s’indigner du monde, qui condamner, qui est le plus grand ou le plus affreux de la planète, personne pour dire ce qui compte dans l’instant, sur la place en vue. Livré à lui-même Binego attend fébrilement dans le noir qu’il se passe un truc, un bang, un chat sur le toit, un drame, une réplique, n’importe quoi, quelque chose doit se passer à tout prix, un attentât, une voiture piégée, oui c’est ça, Binego se précipite dans la fenêtre, une autre voiture va passer dans la rue, avec du gros vacarme au cul et des phares plein les mires pour ranimer le show permanent de la comédie humaine…RIEN …cette fois-ci, Binego trouille pour de bon…une peur primale à se faire dessus ….J’AI PEUR !

Binego : peur de quoi le môme

L’enfant : il est là… assis dans le fauteuil

Binego : qui ça ?

L’enfant : le vieux

Binego : qui ?

L’enfant : l’ancien

Binego : il est mort et enterré le vieux

L’enfant : mort oui mais pas encore enterré

Binego : il est sous terre c’est tout comme

L’enfant: le vieux veut sa part de pierres et de poèmes. Il faut coucher les morts sur un lit de chêne, leur couler du béton sur les épaules, y graver des vers éternels

Binego : C’est trop tard, il n’y a plus de poésie possible, aucune vérité ne survivra au temps

L’enfant : Un jour je l’ai vu. Je dormais. Il sortait du sol en bourgeonnant d‘une graine morte. D’arbuste, la fleur est devenue un grand ficus coiffé de longs rameaux. On aurait dit un trousseau d’index agités contre moi. Il avait l’air de méchante humeur le vieux. Le soleil riait dans son dos et son ombre fonçait sur moi. Arrivé sur ma tête, il attrapa ma gorge avec sa marmaille de phalanges osseuses et me jeta hors du lit. A QUOI SERT-TU VAURIEN me dit-il, VAS-TU ME LAISSER LÀ  SOUS LES GRAVATS ?

Binego : Fous-moi la paix le môme avec cette histoire, je suis aux orgues tu vois pas ? ça cogite là-dedans

L’enfant : Il y a toujours de l’or pour celui qui creuse au bon endroit. Le Vieux nous veut du bien, il nous indique le chemin

Binego : Tu n’y es pas. Le Vieux est un Clerc, la culpabilité est son sacerdoce. Ce qu’il veut c’est que je me soumette, que je courbe l’échine, tu comprends le môme ? Dans le tréfonds, chaque homme a un goulot d’étranglement où la conscience se noue sur les manques. C’est là-dedans que me pousse le vieux quand il vient à moi. Quand il me coince dans le nœud, le dégoût, plus fort, plus puissant que l’orgueil qui m’ont tenu debout jusque-là, se transforme en jugement. C’est à ça que m’entraîne le vieux, à m’administrer le châtiment suprême, c’est ça que tu veux le môme ? Que je me tue ?

L’enfant : Dors en paix tu ne risques rien. Ca m’étonnerait que tu trouve le courage de te suicider

Binego : Merci, c’est très gentil

L’enfant : Parle lui toi, tu n’a pas de cœur, il comprendra

Binego : lui parler de quoi ?

L’enfant : Crache, ça viendra tout seul

Binego : Je m’attendais à une déflagration, à du fluide en ébullition qui monte au cerveau, à des pierres ou des copeaux de bois qui volent partout, mais qu’il ne se passe rien du tout, ça je ne m’y attendais vraiment pas. Aucun sentiment tu vois, pas une larme, pas une once de souffrance, j’étais froid comme du métal. Pendant quatre ans je me suis dit que le coeur n’était qu’un muscle à pomper du sang

L’enfant : Si le coeur n’était qu’une viande, il n’y aurait pas d’émotion

Binego : l’émotion n’est qu’une pensée qui tourne en boucle. C’est ce que je me disais. Pas de cœur, pas d’âme, on aime, on déteste, on se passionne avec le cerveau. La tête s’amuse à nous promener, c’est tout ! Voilà comment je m’expliquais l’absence de toute émotion. Je n’avais pas d’obsession. Pas de pensée récurrente. Avec le temps je suis devenu obsédé par cette absence. A force de creuser une idée sans relâche, elle finit par céder et l’esprit tombe dans un trou. J’ai atterri dans une galerie souterraine faite de grottes qui communiquent entre elles où des questions sans réponse mènent à d’autres questions dans une quête sans fin. Certaines grottes sont sans issue, d’autres débouchent sur des tunnels interminables remplis de la fureur du monde. C’est comme ça que l’émotion m’est venue. Par errance. Une fois ému, je ne savais plus revenir en arrière, j’étais perdu. De pertes en perdition, j’ai égaré toutes mes réponses en cours de route. Mes vérités se sont mises à tomber les unes après les autres comme un feuillage en pleine automne. Je n’étais plus qu’un arbre nu sur un tas de feuilles mortes. Au bout de quatre ans le bois se mit à peler d’énormes écorces. Un jour, un poids lourd se détacha de la crête, je le sentis glisser le long du tronc puis il roula sur le sol sans faire de bruit. Le Dieu de la miséricorde venait de rendre l’âme au milieu des décombres. A ses côtés l’amour achevait de faner. Sous un ciel pourpre, rempli de rapaces, mon berceau tout en suif exhalait un drôle de fumet. L’amour s’est barrée la première, elle tourne mal l’amour, elle fermente vite. Il n’y a rien d’aussi rance que l’amour après la passion. Ca sent la mélancolie, ça pue la défaite et la naphtaline. Seule la Haine traverse le temps d’humeur joviale. Elle seule avait survécu à la grande lessive. C’était l’unique partie de mon être qui n’avait pas rompu. Durant l’hiver, Madame la Haine me tint une agréable compagnie. Délicieuse et attentionnée, elle jubilait en me présentant la Rage, sa fille chérie “regarde, j’ai moulé dans le creux de mes reins une princesse belle comme la lune, droite comme le jour. Tous les matins, son soleil se lève dans la blessure du ciel pour couronner les montagnes d’un duvet de flammes” Bonne fille, la rage me faisait une cour torride, les bras tout en coudes, le visage couvert de bourgeons éruptifs, un corsage ouvert sur un luxe de fruits, tous gorgés de sucs amères que je tétais comme un veau. Une racine me sortait de l’aine en colimaçon pour dresser sur ma tête une tiare sertie de mille glaives. Je la cajolait la rage, lui jetait une proie dans le bec, tiens celui-là, sa gueule me déplaît, attaque ! Et nous voici partis, ma belle et moi à la charge du vilain que nous traînons sur le billot le corps en sang et nous frappons, nous disséquons, nous écartelons la bête qui suffoque qui rend l’âme trop vite à mon goût. Qu’importe nous la ressuscitons pour le plaisir encore une fois de lui porter le fer à la gorge ! Rhaaaaa quand elle m’attrapa, l’émotion ne me lâcha plus. Son chant est plus céleste que celui du muezzin, son règne plus joyeux que les mornes plaines du vieux paradis. Il m’ont beaucoup déçus les dieux uniques. Pas une bulle papale, pas une seule fatwa pour vouer les vilains à la géhenne ! Les dieux orientaux n’ont pas de sexe, divinités mâles et grabataires, ces vieillards ne pensent qu’au pouvoir. Moi je voulais leur faire l’amour aux affreux. Je voulais les attraper par la nuque et leur faire du corps à corps. Qu’on rigole ensemble

L’enfant : On ne peut pas rire de tout

Binego : L’époque n’a pas beaucoup d’humour, je crains. J’ai atterri dans le pays le moins drôle de la planète. Les Occidentaux dissertent à longueur de journée. Ils veulent tout analyser, tout expliquer, la vie, la mort, le sexe, le meurtre, le frottement des pattes avant chez la mouche après l’accouplement, TOUT ! Tout peser, tamiser, formater, enfourner dans la forge avant d’atteindre les tripes. On chie des briques ici. C’est contagieux la futilité. J’ai attrapé la parlote au coin d’un bar à Toxcity. C’est là que j’ai appris à cracher des thèses autour du zinc. Tous les chômeurs sont des philosophes. Quand on a rien à faire à Toxcity, on se laisse pousser des poils sur le cuir, on s’exile dans de vieux bouquins, c’est chic. A l’heure des vêpres on arpente les pavés médiévaux de la ville en récitant des langues mortes. C’est une ville rouge Toxcity avec ce qu’il faut de fanions à faucille et de seringues pour les junkies de la place St Lambert. On y boit de la gnole nuit et jour, beaucoup d‘adjuvants pour faire passer les suppositoires bancaires. Moi je n’avais rien à avaler mais tout à vomir. Les idées m’arrivaient selon les substances du jour et la dose du moment. On me lançait comme une balle, je m’agrippais sur la barre en danseuse et blam, je lâchais tout. Un fleuve d’insanités. Je prenais les rapides, la pensée cavalait derrière le verbe pour réparer les dégâts. A Toxcity les logorrhées mènent au Théâtre, place du Vingt août. Les pigeons ne portent pas de slips, la statue du commandeur sur la place est couverte de fiente. A l’entrée de la vieille bâtisse, un gorille à catogan me toise, je le zoome, il cède, je rentre. Un cimetière de strapontins en velours trône au milieu de la grande salle. Sur la scène, le manteau d’Arlequin menace d’écraser le pauvre Sganarel. A jardin des câbles électriques courent le long du mur en plâtre en jetant des clins d’oeil. C’est ici chez Dyonisos au milieu d’injures que j’ai noyé pour de bon les dieux eunuques. A Toxcity si le diable ne te précède pas c’est qu’il te suit à la trace. Je ne l’ai pas senti venir, ni vu son ombre dans mon dos. Il portait des sandales, et sortait des tirades enrobées et confites comme des dragées. Tout ce qui tombait de sa bouche était poli jusqu’à l’usure. Ainsi quand il me dit bonjour, je compris je vous aime. J’eus tout de suite envie de le serrer dans mes bras. C’est le môme et sa sensiblerie qui me foutent toujours dans la merde

L’enfant : …

Binego : Ta gueule ! …Sur la table du diable, des trainées de lave blanche alignées côte à côte. Une billet faisait le tour, j’ai tiré sur la folle et c’est parti tout seul. Aux portes de l’enfer, les mots sifflent comme des balles, la gueule crache des braises, les phrases pleurent comme des riffs. Il y a du désespoir au bout, de la souffrance au coeur, mais beaucoup de jouissance dans les plaies. Saigné mon ventre livra ses viscères sur les dalles. De la bile jaune, des restes à moitié moulus, de vieux calculs, des entrailles trop longues à siphonner. Introduit par effraction dans mon cerveau, je suis rentré au purgatoire en vomissant le monde ancien. Alors le Vieux si tu es là, écoute-moi. Nous devons solder nos comptes avant de nous dire adieu. J’ai encore un siècle d’éducation coloniale à vomir et la société patriarcale et son triple plafond – la famille – la patrie – la religion. Aux grilles de chaque geôle une sentinelle et sa table de lois. Le pater familias gardien de la tradition, la loi des morts qui s’impose aux vivants disait Khalil, le père de la nation gardien du code pénal, qui veille ses lois scélérates et son troupeau de sujets et le révérend Père qui couve avec son vieux Grimoire, les billes de la maison romaine. A Fatherland, il fallait toujours lever la main pour parler puis se taire trois fois. Maintenant que je tiens le crachoir accroche-toi. J’ai encore de la bile plein les tripes

L’enfant : Il faut bâtir des sanctuaires aux défunts et murer les entrées. Il convient que les morts ne reviennent pas tourmenter les vivants.

Binego : Avant de bâtir quoi que ce soit le môme, assure-toi que j’ai fini de tout casser. Tout

Publicités