Gwyneth et Othello dans un train pour l’enfer

par Dorcy Rugamba

Othello : Là bas, au milieu de tablées, d’éclats de rires et serments éternels, un cadavre se mêle à la fête. Je l’avais invité à dîner. Je l’ai hissé sur les épaules et foutu là, sur la table, au milieu des convives. C’était une ombre épaisse comme le flanc d’une montagne. Les yeux d’un mort sont des gouffres sans fond. On y tombe à la renverse au premier regard. On y entre happé par l’abîme, celui que le vide a élu, s’envole salué par les éclats de la foule. Il ne revient plus. J’en avais marre de danser, de jouer au funambule. Il me démangeait d’agiter cette corde sur laquelle tout le monde marchait à tâtons. Je suis arrivé à ce foutu dîner avec deux heures de retard. Le repas avait refroidi, j’avais l’impression qu’ils m’attendaient depuis un siècle. Personne ne dit un mot, on m’invita à m’asseoir avec le sourire, on me passa une bière tiède, vingt deux yeux m’observèrent déglutir la première gorgée. Ma pomme claqua, des gouttes se mirent à perler sur mon front, ils étaient contents. Je le voyais à leurs mines. Je devais me sentir mal pensaient-ils. Je devais avoir honte d’avoir gâché le banquet de la mère. Festin de Roi qu’elle préparait depuis des semaines. Si fière la mère de sacrifier tout un veau pour son tueur de mari revenu triomphal de son procès, acquitté on ne sait comment. Sur la table, la pâte de manioc était maintenant recouverte d’une épaisse croûte. Coriace à couper. Une écorce dure comme le déni. On me tendit la lame, je me mis debout tout en grommelant des jurons dans une langue inaudible. Grrr, qu’est-ce donc que cette maudite pâte comparé aux crimes sur lesquels veille votre silence, minables ! Crevez donc et votre fête avec, je n’attends plus qu’une chose. Me barrer d’ici pour ne plus jamais vous revoir. Regardez moi. Regardez bien, je vais rompre le pain – C’est vrai tu ne l’a pas violée Papa ? Même pas un petit peu ? La corde se mit à tanguer. La mère m’aurait égorgée de ses propres mains, là tout de suite sur la table à manger s’il n’y avait ses casseroles remplis d’abats qu’elle couvait comme des oeufs. Je tenais le couteau à deux mains à la verticale et d’un coup de reins le plantais au coeur de la pâte. La croûte céda dans un bruit sourd. Le couteau glissa jusqu’à la garde – Ça doit te rappeler des souvenirs Papa, non ? Et vous autres ? Je me mis à cogner de toutes mes forces, des coups secs, des coups de poignards bien sentis, des quartiers de pâtes volaient, je les ramassais pour tendre à chacun sa part – Tiens la mère, ta part de silence, boucle là comme toujours, rumine dans ton coin, avale, enfonce bien loin dans tes entrailles, que jamais les larmes et les cris d’agonie qui résonnent encore de ces murs, ne trouvent en toi le moindre écho. Tiens, le Père, ta part d’innocence, les affreux c’est en face n’est-ce pas ? Bravo, toutes mes félicitations, l’histoire t’a placé du bon côté de la manche. Tenez tous, de la bonne bouffe pour vous remplir la panse, mangeons en mémoire de la morte, voici sa photo, lumières, la pauvre elle s’est suicidée, si ça se trouve elle s’est ligotée toute seule pour mieux se la foutre bien loin, santé chers frères et soeur, je lève un toast à la sainte famille. Je l’ai accrochée sur le mur du salon, au milieu des portraits de la famille, à la droite du père. Elle riait aux éclats dans la candeur de ses dix sept ans. Un rire espiègle de jeune fille en fleur qui se mit à remplir toute la maison. Ils firent tout pour l’éviter ce mur mais le rire les happait. Bientôt il n’y eut plus que ce mur que tout le monde craignait posé au cœur de la maison comme un tabernacle. Dehors la nuit bruissait de toutes sortes d’insectes. Devant moi se dressait la forêt vierge, derrière la forêt les dunes de sable, après les dunes la mer, après la mer les barbelés. Derrière les barbelés c’est la mitraille, je le sais. Au delà de la mitraille si j’y parviens, alors oui, le soleil se lèvera sur un homme nouveau.

Gwyneth : Je rêve de courir pieds nus dans le bush où la terre est meuble et les falaises abruptes

Othello : Je rêve de loger le reste de mes jours dans de vastes pièces où des vasques halogènes traquent les ombres

Gwyneth : Je rêve de sycomores géants, de roches couvertes de lierre

Othello : Je rêve de cogner à la machine, dans le cellier des poètes, où mes mains enivrés créent des mondes nouveaux

Gwyneth : Je rêve de mythes anciens, de terres volcaniques au dessous d’un ciel pourpre

Othello : Mes rêves sont noirs anthracite

Gwyneth : Mes rêves sont épais comme l’Afrique

Othello : Je rêve de conquérir le monde Gwyneth

Gwyneth : Je rêve de raser la terre Othello

Othello : Je rêve de marbre blanc, de béton armé et de métal poli

Gwyneth : Je rêve de formes oblongues, de bains de boue, du musc mâle et d’étoffes de fibres épaisses sur ma peau

Othello : J’en ai marre Gwyneth de la laideur de ce monde

Gwyenth : J’en ai marre Othello de la laideur de ce foutu monde

Othello : Tu es Gwyneth mon futur et mon pays

Gwyneth : Tu es Othello mon amour et mon amant

Othello : Tu es Gwyneth ma seule maison

Gwyneth : Tu es Othello la réponse que j’attendais. Quand j’eus fini d’en avoir ma dose, je me suis reculé de trois mètres et je l’ai contemplé. Comme ça, de profil, assis dans son fauteuil face à la télé, un verre de cognac entre les doigts. Dans le fond de la pièce sa bibliothèque avec bien en vue l’œuvre complète de Brecht. Comme toujours il avait sur les épaules sa tunique mao dans laquelle il cachait son guide Michelin. Les mandibules en continuelle rotation comme une meule en plein orage, il enfournait de ses doigts gourds des olives et des rondelles de salami. Et je le vis dans un éclair, sans fard, tel quel. Un monstre à deux têtes. Il conjugue la mesquinerie des pauvres et la bonne conscience des nantis dans le même verbe assassin. De temps à autre il sortait de sa torpeur pour pester contre la terre entière, contre la guerre, pour la guerre, contre la télé-réalité, contre les bourgeois, contre sa femme, contre sa conne de fille qui ne pige rien. Je suis sorti dans la rue et j’ai filé vers la gare, un train pour le sud j’ai dit – où ça exactement au sud MlleSud sud Mr, le plus au sud que vous pouvez. J’ai débarqué sur la pointe la plus méridionale du vieux continent. Je voulais la voir, l’Afrique, du moins la sentir là bas, à l’autre bout de la grande bleue. Le vent soufflait fort sur la côte. Dans la baie, des catamarans alignés en arc de cercle. Partout sur la berge des tours de béton gris. Du bitume dans la rade, du bitume sur la jetée. Le vieux continent étale son dégoût jusqu’au delà des rives. J’ai longé le port et ces coques de métal blanc à perte de vue. J’ai longé les nouveaux quartiers où les grues se dressent contre le ciel. Il y avait une odeur de mazout dans l’air, on entendait au loin les klaxons d’un mariage. J’ai traversé le terrain vague et les restes de la ville. Passé l’île aux tortues et le champ des oliviers, j’ai trouvé un bout de rocher et plus bas une langue de sable. Le vent soufflait fort jetant les galets de la mer sur la côte. Au loin la ville avait disparu, j’étais seule et libre. J’ai laissé glisser ma robe par terre. Laissés là mes chaussures, mes bijoux, et j’ai suivi la mer. Arrivé au bout de la presqu’île j’ai fait ma prière, j’attendrai ici, que le destin me frappe ici-même. La marrée menaçait, la mer vomit sur la plage un fatras de voile et de bois dans une écume blanche. Au milieu des décombres, le corps d’un homme inerte. Tu étais là Othello. Ton corps gisait là. Tu avais les joues creuses, tu étais maigre et mourant Othello. Je t’ai débarrassé de tes vêtements mouillés et t’ai recouverte de sable chaud. Tu respirais fort, je sentais ton corps battre sous ma poitrine. Il vivra ai-je crié aux quatre vents. Tu vivras, je me le suis juré. Dussé-je me battre contre un bataillon de garde-côtes, ils ne l’auront pas celui-ci. Je t’ai cerclée de mon corps, ils devront me passer sur le ventre.

Extrait

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