L’antileçon du génocide rwandais

par Dorcy Rugamba

D’avril à Juillet 1994, un Etat criminel, entreprit la destruction physique et totale d’une partie de sa population. Plus de 80% des personnes ciblées, furent massacrées. Le projet fût mené jusqu’à son terme dans l’indifférence et la démission de la communauté internationale.

A l’Onu, la France et les Etats-Unis, deux membres permanents du conseil de sécurité s’interposèrent pour empêcher la reconnaissance par les Nations-Unis, d’un « génocide » en cours. Laquelle reconnaissance aurait entraînée une obligation d’intervention par la communauté internationale et sauvée des centaines de milliers de vies humaines.

Mieux encore, l’Onu qui disposait déjà sur place de casques bleus armés à même de défendre les victimes, décida par ordonnance du conseil de sécurité de retirer l’essentiel de ses troupes du Rwanda . Un abandon qui équivalait à une condamnation à mort pour les victimes et une « licence to kill » pour les tueurs.

Ponce Pilate ne se lavait pas seulement les mains, il quittait aussi le pays et l’agonie des mourants pour aller dormir dans un coin plus tranquille ! Ce fût un crime en huis clos dans un monde pourtant ouvert. Même les grandes chaînes internationales, d’habitude si promptes à montrer la moindre vacherie africaine, tournaient le dos au drame. Dans la société du spectacle, aucun évènement politique – fût-il constitué de «  massacres grandioses dans des paysages sublimes » pour reprendre les propos emblématiques de Jean d’ormesson – ne peut rivaliser avec la mort de Kurt Cobain, d’Ayrton Senna ou la grande messe du football mondial qui se tenait aux Etats-Unis pour la première fois.

Le génocide rwandais a révélé au grand jour l’hypocrisie de la communauté internationale et la vacuité des professions de foi dont se gave la bonne conscience depuis 1945. Depuis la découverte du génocide nazi. PLUS JAMAIS ÇA.

De la même manière que les grandes puissances avaient soigneusement évité d’examiner leurs rôles dans le génocide des Juifs – on sait aujourd’hui que le projet nazi bénéficia de l’inaction des nations alliées – la communauté internationale évita d’analyser les raisons de son attentisme au moment du génocide des Batutsi au Rwanda. On reprit les chants solennels là où ils avaient étés interrompus, on y ajouta un nouveau couplet et la musique reprit son cours. PLUS JAMAIS LE RWANDA !

Aujourd’hui, le génocide rwandais est reconnu par l’Onu et l’ensemble des nations qui la composent. Il est d’usage et même recommandé tous les 7 avril de verser une larme sur la mémoire des victimes,… les pauvres ! Certains, toute honte bue, comme le Général Roméo Dallaire, qui dirigeait le contingent militaire onusien, prétendent être si désolés, au point d’avroir tenté de se suicider à plusieurs reprises…sans succès. Qu’un soldat de métier rate à trois reprises une cible placée à bout portant, est un de ces mystères insondables du siècle passé !

Tout est com et langage en politique. Les sacrements de pénitence des dirigeants occidentaux occupent une fonction précise dans le storytelling international. « Plus jamais le Rwanda  » Autrement dit, nous ne permettrons PLUS JAMAIS qu’une telle chose se reproduise sous nos yeux ! C’est donc pour expier ce péché originel que les grandes puissances entendent désormais châtier les affreux avant même qu’ils lèvent la main.

Comme on pouvait s’y attendre, ce sont surtout les dirigeants en délicatesse avec l’Occident, qui seraient les plus tentés de commettre le crime des crimes. Comme il n’y a pas de petit mensonge, on y va à la louche « Ce qui se passe en Libye est à mon avis un génocide de grande ampleur » Etant donné qu’on ne peut commettre de génocide sur un seul homme, un génocide est toujours de grande ampleur, mais bon, c’était l’amuse-gueule de Jean Asselbor, ministre luxembourgeois des Affaires étrangères avant que l’Otan ne serve le plat de résistance. Une mer de bombes pour des dommages collatéraux dont l’ampleur ne sera jamais connue.

S’il l’on évoque aussi souvent le crime de génocide, c’est par une volonté manifeste d’abuser l’opinion publique. Ce serait intéressant un jour de se pencher sur le coefficient Godwin du génocide rwandais. Quelle est la probabilité qu’un dirigeant politique qui s’apprête à justifier une guerre inique, invoque à un moment le Rwanda ?

Un homme a réussi un strike d’entrée de jeu. Barak Obama, qui d’une boule a frappé trois quilles le 7 avril dernier. Honorer la date anniversaire du génocide, pleurer les victimes et justifier dans le même souffle lyrique la guerre de Libye. « En tant que communauté internationale, nous devons trouver le courage pour faire en sorte que de telles horreurs et génocides ne se reproduisent plus jamais… Le Rwanda nous rappelle nos obligations les uns envers les autres en tant qu’êtres humains, et notre responsabilité partagée pour éviter des attaques contre des civils innocents, comme le fait la communauté internationale aujourd’hui en Libye« . Là dessus, toujours son lacrymatoire à la main, “the chosen one” partit casser la gueule de Kadhafi.

Il faudrait vraiment être né dans une feuille de chou pour croire une seconde que les victimes du génocide rwandais aient quelque chose à voir avec ce déferlement de puissance qui s’est abattu sur la Libye.

Néanmoins l’argument marche à merveille. On crie au génocide, plutôt deux fois qu’une pour décrire des situations de guerre civile. On agite le torchon le plus brûlant pour étourdir les masses. On s’allie la mauvaise conscience des nations en rappelant la faillite passée de la communauté internationale. En agissant de la sorte, on galvaude un terme juridique consacré, au risque d’émousser la capacité du monde à réagir pour combattre le crime des crimes, si un jour un gouvernement cherchait vraiment à y recourir.

Certes, nous ne vivons pas des temps paisibles. Nous voyons tous les jours des régions entières, voire des pays sombrer dans le chaos et la violence débridée comme dans l’est du Congo ou en Somalie. Ailleurs des situations de guerre civile débouchent sur des pogroms, sur des viols collectifs, sur de massacres de toutes natures. Cependant toute violence n’est pas de nature génocidaire. L’objectif ultime d’un génocide est l’élimination physique de tous les membres d’une communauté humaine visée comme telle, avec l’espoir d’aboutir à leur extinction définitive. Ce qui arrive rarement, malgré la fureur du monde.

Au cours de l’expansion coloniale européenne, les génocides se sont succédés à un rythme effréné jusqu’au début du 20è siècle. Cependant après la seconde guerre mondiale, le crime de génocide est devenu plus difficile à commettre.

Le monde issu de la deuxième guerre mondiale est régi par un équilibre articulé autour des cinq puissances nucléaires qui composent le conseil de sécurité des Nations Unies de façon permanente.Ces grandes puissances possèdent toutes dans le reste du monde, des zones d’influences considérées comme des chasses gardées où des régimes plus ou moins démocratiques sont maintenues à flot pour garantir leurs intérêts dans le monde.

Ces puissances aux intérêts tantôt complémentaires tantôt antagonistes, s’entendent, se combattent où se neutralisent au sein du conseil de sécurité pour sauver leurs prébendes dans le monde. Il est très rare qu’une situation critique quelque part dans le monde, échappe totalement à leur contrôle.

En convoquant le Rwanda à tort et à travers, la communauté internationale s’empêche surtout d’analyser les raisons de sa paralysie au moment du génocide.

Le génocide des Batutsi du Rwanda a été commis par un pouvoir tenu à bout de bras par la France. Ce soutien indéfectible de la part d’un membre permanent du conseil de sécurité, est une des clés pour comprendre l’abandon de la communauté internationale, sans lequel le génocide n’aurait pas été possible.

Seul un Etat, assuré pour des raisons stratégiques de la protection d’une puissance mondiale capable de bloquer l’action internationale, peut se lancer dans l’exécution d’un génocide. Un tel crime nécessite pour son accomplissement, d’une liberté d’action. Seul un pouvoir assuré, à tort ou a raison, d’agir en toute impunité peut se comporter de façon aussi résolue.

L’accueil réservé par les génocidaires rwandais à l’opération Turquoise, avec fanions et fanfares, montre à l’envie, que les dirigeants rwandais, pensaient, à tort ou a raison, agir en toute impunité sous l’aile protectrice de la France. Que la France leur ai donné des gages ou pas n’y change rien. Le fait qu’ils pensaient malgré leurs crimes, n’avoir rien à craindre de l’Etat français, explique leur comportement. La suite a révélé qu’ils avaient raison de ne pas s’inquiéter. La France, qui s’est trouvé dans la zone Turquoise en contact avec des milliers d’auteurs de crimes contre l’humanité, n’a pas jugé utile d’en arrêter un seul pour qu’il soit traduit en justice. Au contraire, c’est à l’abri des lignes française qu’ils ont pu organiser leur retraite vers le Congo.

Ce ne sont pas les pouvoirs au ban de la communauté internationale qui sont les plus susceptibles de commettre un génocide. Ceux-ci sont assurés au moindre écart de soulever un vent de protestations, voire de fournir en le faisant le prétexte inespéré pour une invasion. C’est plutôt le contraire. Seuls les pays qui pensent pour des raisons géostratégiques bénéficier de la mansuétude d’un membre du conseil de sécurité – la Russie pour la Serbie, la France pour le Rwanda – peut à l’heure actuelle se lancer dans une action aussi suicidaire politiquement que l’exécution d’un génocide.

A moins que le génocide ne soit le fait d’une puissance nucléaire, que les armes de dissuasion mettent à l’abri de toute intervention extérieure.

Le menace invoquée pour déclarer la guerre de Libye risque de coûter cher à l’avenir. Le silence et l’ opposition feutrée de la Russie et la Chine sont éloquents. Ils ne sont pas d’accord avec cette guerre qui ne sert pas leurs intérêts, d’un autre côté, quelle belle jurisprudence sur le plan international ! Si l’envie leur prend demain d’envahir un Etat indiscipliné ou déposer un pouvoir renégat, il leur suffira de prononcer le mot sésame : « Plus jamais le Rwanda » !

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