market place 1

par Dorcy Rugamba

Dans une pièce blanche immaculée, surexposée par la lumière des halogènes, un homme d’une cinquantaine d’années, bonne mine, lit le journal du jour, assis dans un fauteuil à bascule noir Ron arad. Sur le mur au dessus de sa tête est accroché une reproduction du monochrome blanc de Whiteman. Une femme de ménage nettoie le sol à l’aide d’une serpillière. A quatre pattes, elle va d’un mur à l’autre de façon méthodique. Elle et lui s’épient plus qu’ils ne se regardent. L’homme rompt le silence en allumant à l’aide d’une télécommande, une radio invisible encastrée quelque part dans les murs. Une voix fébrile emplit la pièce

UNE VOIX A LA RADIO : … les hommes qui vivent de ce coté-ci de la mer de ce côté garni de la fourchette sauront-il un jour stopper ce train qui file trop vite pour se demander sérieusement s’ils ont besoin pour se récurer les oreilles de dix sortes de coton-tiges d’avoir le choix entre dix boîtes différentes de maïs pour se nourrir de choisir entre 20 shampoings sur les étals d’autant de variétés de dentifrices de rasoirs jetables de gobelets jetables de filtres jetables de téléphones jetables matin midi et soir d’une crème pour dormir d’une crème au réveil d’une crème longue durée pour les peaux sèches pour les peaux grasses d’un rayon tout entier pour les peaux normales de savons liquides de savons briques de savons pour les mains pour le corps pour le visage un seul savon ne suffirait donc pas à décrasser la peau des Blancs ? Les dirigeants qui nous gouvernent n’ont plus que la croissance à la bouche nouveau testament de la politique dans un monde désormais dirigé par les marchands.. notre siècle en mal de repères mêle nos rêves et nos cauchemars dans un tourbillon de chiffres où tout est réifié pesé quantifié nous ne savons plus très bien si nous vivons heureux ou malheureux tant la confusion règne dans nos esprits entre la prospérité et la production entre le bien-être et la consommation entre le bonheur et le pouvoir d’achat… dans ces pays dits développés où le marché règne en maître le clergé marchand couvre les villes de temples immenses plus grands que des cathédrales ou le culte de l’inutile et du superflu est érigé en rite sacré… il règne dans ces grandes surfaces un silence rempli de piété signe …à longueur de journée des foules en manque arpentent par grappes les rayons de supermarchés où des néons baveux couvent comme des nouveau-nés des biens de consommation toujours exceptionnels et sensationnels toujours en promotion …nous sommes condamnés dans un harcèlement sans fin à tomber tous les jours sur l’affaire du siècle à vivre éternellement dans une béate et permanente exaltation…entre les Oméga 3 qui vous promettent la jouvence éternelle sans doute aussi c’est subliminal la gloire et la célébrité les produits bleus qui jurent de respecter l’environnement les produits bio qui jurent de respecter l’organisme humain le consommateur attrape le tournis étourdi devant tant de nobles causes ne sachant plus pour quel yaourt soutenir le combat…on s’agenouille on se penche on s’abaisse on se hisse à la hauteur des étiquettes multicolores pour lire la littérature toxique des agences de com sur des boîtes rondes et métalliques alignées à n’en plus finir comme autant de fûts de poison sur lesquels le marchand-chef a eu le dégoût poétique de dessiner des colombes et des colibris…attendez je finis…en ces temps de crise où l’économie s’effondre où les ressources tarissent où la planète craquelle de partout les hommes du sud semblent mieux préparés à affronter la récession que leurs homologues du nord…la…la…attendez la… la… la mère africaine qui étale ses tomates sur le bord des routes pour arracher quelques centimes à la rue ne se fera jamais avoir par les slogans marchands…les ménagères africaines opposent un souverain mépris au fétichisme des marques…Ke Ke je viens..Quand on a eu la naïveté de croire un jour qu’il existe réellement une différence entre une Swatch et une Rolex c’est à dire entre un objet qu’on nous vend à 100€ et le même objet qu’on arrive à nous vendre à 50.000€ on observe cette incrédulité des mères africaines pour le culte marchand comme le signe d’une santé mentale qui nous fait défaut……..en Afrique en Afrique en Afrique quand quelqu’un touche de l’argent plutôt que d’accumuler des biens il le dépense autour de lui en payant les études de ses neveux en aidant financièrement un ami qui se marie c’est grâce au partage que les populations africaines ont survécu à la récession qui là bas dure depuis des années …plusieurs décennies de crise économique ont forgé en Afrique un homme couvert pour longtemps contre les intempéries……oui monsieur parfaitement j’ai pas fini… plusieurs décennies de gaspillage en Occident ont fabriqué un homme accoutumé au superflu dont on peut se demander s’il pourra en cas de besoin se contenter de l’essentiel…c’est ça..l’adolescent européen dans sa bombance devient du jour au lendemain le plus malheureux des enfants s’il ne porte pas aux pieds les mêmes baskets que son idole le ventre plein il peut se pendre réellement Monsieur se tuer parce qu’il n’a pas reçu le dernier baladeur à la mode qui ressemble comme deux gouttes à celui de la saison précédente c’est dire…le gosse de la rue en Afrique lui n’attend ses jouets de personne il les fabrique lui-même son sens de l’observation est aiguisé il regarde le monde avec une énorme curiosité en cherchant à en percer les mystères tout seul d’autant plus que personne ne lui fournit d’explication oui à l’âge où les autres rentrent à la maternelle c’est déjà un chercheur et un savant qui ouvre à son esprit naissant de véritables chantiers d’imagination il imite à merveille les bolides qu’il croise dans la rue dont il perce le secret formel d’un simple coup d’oeil s’il convoite les joujous clinquants de la ville il sait s’amuser sans eux et ne lui viendra pas à l’esprit d’être malheureux parce que personne ne les lui offre car il sait déjà lui qu’il n’y a pas de cadeaux sur la terre il le sait d’autant plus que le quignon de pain qu’il tient entre les miches, il a dû l’arracher aux chiens et aux chacals sous une table desservie…voila ce qui ta gueule voilà ce qui je t’emmerde voilà ce qui en fait un conquérant ben oui parce que ce type d’hommes partent toujours de rien évidement ils ne s’accordent aucune limite et aucun obstacle ne les effraye s’il a la chance d’aller à l’école l’enfant pauvre d’Afrique bravera le soleil de l’Atlas et les vents de l’Harmattan pour apprendre en plein air à lire et à écrire ni les marqueurs multicolores qu’il n’a jamais eu ni les jeux vidéo qu’il n’a jamais connus ne l’empêcheront s’il en a l’opportunité de rivaliser avec les plus grands esprits dans les meilleures universités du monde et peut-être même un jour si son rêve le porte jusque-là de conquérir l’espace ta gueule s’il a pu copier à quatre ans la forme aérodynamique d’une bolide de course ou d’un vaisseau spatial avec seulement quelques fils de fer récupérés il ne doute pas non plus qu’il peut envoyer une sonde sur Mars vous pouvez pleurer sur son sort lui-même ne s’apitoie pas sur son cas quoi qu’il vive rien ne sera assez solide pour l’arrêter aucun chagrin assez dur pour l’anéantir aucune peine assez profonde pour qu’il se jette du haut d’un pont comme les enfants gâtés du Luxembourg le rêve qu’il porte est plus grand que tous les malheurs de l’Afrique…écoutez chers auditeurs il est plus qu’urgent que les vingt pour cent de l’humanité qui consomment quatre-vingt pour cent des ressources mondiales changent de mode de vie et dès maintenant…nous devons apprendre des peuples du sud qui vivent de peu le véritable sens du mot économie sans quoi le pronostic vital de l’espèce humaine sur la Terre est engagé ..au rythme où nous allons soit nous changeons de société et ce sera la révolution copernicienne de ce nouveau siècle…la mutation sur le fil d’une société mercantile vers une société du partage sinon nous allons disparaître corps et biens pour ne laisser derrière nous que ces tours phalliques que nous ne cessons de dresser contre le ciel qui tels les statues de l’Ile de Pâques dont la mine étourdie contemple indéfiniment le large seront les seuls vestiges de notre passage sur cette planète témoins superbes à travers les âges de notre arrogance et de notre vanité ..Messieurs …clac

D’un coup sec l’homme éteint la radio, la femme de ménage s’étrangle de rire dans un coin. L’homme lui jette un regard lourd de reproches. Elle se remet à astiquer le parquet avec application. Un lourd silence retombe dans la pièce, ils ne se regardent plus. De sa télécommande l’homme rallume la radio

La VOIX du PRÉSENTATEUR : Aux auditeurs qui nous ont rejoint en cours d’émission, je rappelle que vous suivez l’émission Controverses consacrée à la crise mondiale, vous venez d’entendre l’intervention du professeur Louis Lafleur, célèbre théoricien de la décroissance qui vient de publier un livre polémique dont on a beaucoup parlé « Vive la Crise » aux Editions « Cassandre ». Avant de passer la parole à Monsieur Paul Henri René Marsan, le Président du parti « Chacun chez soi » qui piaffe d’impatience de répondre à Lafleur, écoutons d’abord le bulletin d’info de la mi-journée…

à suivre

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